La série télévisée The Story of Us a créé un tollé récemment en omettant de parler des Acadiens et de la Déportation. Mais comme l’a découvert l’Acadie Nouvelle, la situation est à peine meilleure dans les écoles secondaires anglophones du Nouveau-Brunswick.

Créée dans le cadre des célébrations du 150e anniversaire de la Confédération, cette télésérie diffusée par la CBC a été accueillie par un concert de critiques en Acadie et ailleurs au pays.

On leur a notamment reproché aux producteurs de passer sous silence la Déportation de 1755 et d’ignorer la contribution des Acadiens et des francophones au développement du Canada.

Les inquiétudes étaient entre autres alimentées par le fait que la série deviendra un outil pédagogique pour les enseignants.

À la lumière de cette controverse, on peut se demander comment l’histoire de l’Acadie est enseignée chez nous, dans les classes néo-brunswickoises.

L’expérience des colons débarqués à l’île Sainte-Croix en 1604, le Grand dérangement, l’exil et le retour font-ils partie de la trame narrative enseignée aux ados de notre province?

Plus directement; a-t-on vraiment des leçons à donner à la CBC et aux producteurs responsables de The Story of Us?

Plongeon dans les curriculums

Notre hypothèse de départ était que nous allions trouver quelques différences entre les cours enseignés dans les écoles secondaires anglophones et francophones, mais rien de majeur.

Nous avons donc plongé dans les curriculums du ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance du Nouveau-Brunswick. Ces documents encadrent les enseignants de la province.

Les lignes directrices du système francophone n’ont rien de très surprenant.

L’histoire de l’Acadie – de la colonisation aux développements récents – a une place de choix dans le cours obligatoire «Histoire du Canada», suivi par les élèves de la 11e année. Un cours optionnel sur l’histoire de l’Acadie est aussi offert à ceux que cela intéresse.

Nous avons cependant eu droit à toute une surprise en feuilletant les plans de cours des cours d’histoire anglophones, puisqu’il faut vraiment chercher longtemps pour y trouver les rares mentions de l’histoire acadienne.

Les élèves des écoles secondaires anglophones de la province ont eux aussi des cours d’histoire obligatoires. Le cours «Ancient and Medieval History» ne traite évidemment pas des Acadiens. Celui intitulé «Modern History» non plus.

Notre dernier espoir était le cours optionnel «Canadian History», que peuvent suivre les élèves de la 12e année. Mais l’histoire acadienne brille par son absence dans le curriculum de ce cours.

L’un des exemples les plus frappants de l’énorme fossé qui sépare les curriculums francophones et anglophones est la différence marquée entre les deux versions du cours consacré à l’histoire du Canada.

Dans les écoles francophones, il a comme point de départ l’arrivée des Français à l’île Sainte-Croix (en 1604) et il aborde divers moments importants de l’histoire acadienne au cours des siècles qui ont suivi.

Le cours anglophone s’intéresse à notre histoire… à compter de la Confédération, soit en 1867. Les deux siècles et demi entre l’arrivée des colons français et la naissance du pays sont mis de côté et les Acadiens ne sont mentionnés qu’au passage.

Histoire acadienne: «Nous en tenons compte»

Après avoir constaté la place accordée à l’histoire de l’Acadie dans les écoles anglophones, nous avons tenté de mieux comprendre pourquoi il en est ainsi.

Nous avons demandé une entrevue avec un(e) porte-parole du ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance du Nouveau-Brunswick. Nous avons eu droit à une déclaration par courriel de la relationniste du ministère, Kelly Cormier.

«Le programme d’études destiné aux anglophones appuie les différents besoins et intérêts des élèves. L’histoire et la culture acadiennes font partie intégrante de notre patrimoine et nous en tenons compte. L’histoire acadienne est enseignée à divers niveaux scolaires», nous dit-elle d’entrée de jeu.

Elle décrit ensuite comment les élèves du primaire apprennent quelques notions de base sur les Acadiens et sur leur histoire. Elles n’arrivent cependant pas à la cheville de celle qui est enseignée dans les écoles secondaires francophones.

Par exemple, Kelly Cormier indique que les élèves de la 8e année sont amenés à choisir «une région du Canada atlantique et doivent trouver les emplacements où se sont établis les premiers colons.»

Ils doivent par la suite créer «des tableaux dans le but de comparer l’emplacement des établissements acadiens et d’établir les différences avant et après la Déportation en examinant les éléments suivants: l’emplacement, le paysage naturel, l’activité économique, le statut social et la situation politique.»

Vérification faite, cet exercice se trouve bel et bien enfoui dans le curriculum du cours «Social Studies 8: Atlantic Canada in the Global Community».

Créé dans les années 1990 par les gouvernements des provinces de l’Atlantique, il fait un survol de la région et touche entre autres la géographie, la technologie, l’économie, les ressources naturelles et l’histoire.

Kelly Cormier ajoute que «les ressources et les guides mis à la disposition des enseignants qui visent à soutenir les programmes d’études comprennent des renseignements pertinents sur l’histoire de l’Acadie.»

Elle affirme que de nombreux enseignants du programme d’immersion sont Acadiens et qu’ils aident les élèves à découvrir le patrimoine acadien.

Idem pour les enseignants acadiens dans l’ensemble des écoles qui «transmettent de manière authentique leurs connaissances et leur compréhension de cette histoire.»

L’Acadie Nouvelle a contacté les quatre districts scolaires anglophones de la province pour essayer d’en savoir davantage.

Nous leur avons présenté notre démarche et leur avons demandé si les enseignants vont au-delà des curriculums établis par le gouvernement provincial en enseignant l’histoire de l’Acadie de leur propre chef.

Les représentants de deux districts, soit ceux de l’Est et de l’Ouest, nous ont répondu par courriel. Ils nous ont recommandé de poser nos questions au gouvernement provincial.

Le directeur des communications de l’Anglophone West School District, Jason Humphrey, a laissé savoir que les écoles «suivent les curriculums développés par le ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance» et que «le ministère est mieux habileté à répondre» à nos questions sur le développement des lignes directrices.

«On est prêts, à mon avis, pour une histoire commune»

L’historien Maurice Basque croit qu’on peu difficilement comprendre et cohabiter avec les gens dont on ne connaît à peu près pas l’histoire

Tout le monde se regarde un peu le nombril au Nouveau-Brunswick, selon Maurice Basque. Cet historien acadien propose que les francophones, les anglophones et les autochtones s’assoient à la même table pour jaser d’enseignement de l’histoire.

L’historien Maurice Basque croit que les francophones, les anglophones et les autochtones devraient collaborer à l’élaboration d’un tronc commun qui pourrait servir à enseigner l’histoire partout dans la province. – Acadie Nouvelle: Pascal Raiche-Nogue

Comme on le voit clairement dans les documents du gouvernement provincial, l’histoire de l’Acadie occupe une place beaucoup plus importante dans les écoles francophones que dans les écoles anglophones.

En entrevue avec l’Acadie Nouvelle, l’historien et conseiller scientifique de l’Institut d’études acadiennes de l’Université de Moncton, Maurice Basque, dit ne pas du tout être surpris par ce constat.

«Il faut s’attendre à ce que deux cultures proposent des versions différentes de leur histoire, surtout dans le cas du Nouveau-Brunswick où la cohabitation n’a pas toujours donné des résultats positifs. Il ne faut pas se le cacher.»

Cet universitaire est loin d’être étranger à l’enseignement de l’histoire de l’Acadie au Nouveau-Brunswick. Il n’est pas un observateur sans lien avec ce secteur, puisqu’il a contribué à trois ouvrages historiques utilisés dans les écoles francophones de la province.

Il n’est peut-être pas surpris par ce clivage entre les deux systèmes, mais croit néanmoins que l’histoire de l’Acadie devrait occuper une plus grande place dans les écoles anglophones de la province.

On peut difficilement comprendre et cohabiter avec les gens dont on ne connaît à peu près pas l’histoire, dit-il.

Mais son commentaire n’est pas à sens unique.

«Il faudrait aussi que la narration anglophone soit présente, peut-être d’une façon un peu plus marquée, dans le matériel pédagogique acadien de langue française. Parce qu’on ne peut pas demander aux anglophones de nous connaître alors que nous on ne ferait pas le même effort.»

C’est sans parler de l’histoire autochtone, qui n’est abordée assez en profondeur ni dans les écoles francophones, ni dans les écoles anglophones, selon lui.
Pour toutes ces raisons, il croit qu’il serait le temps de brasser la sauce et de revoir en profondeur l’enseignement de l’histoire au Nouveau-Brunswick.

«On est prêts, à mon avis, pour une histoire commune, où des Acadiens, des
Amérindiens et des anglophones s’assoient ensemble pour proposer quelque chose.»

Il ne suggère rien de moins que le développement d’un tronc commun qui pourrait être utilisé dans toutes les écoles, avec des modules plus personnalisés répondant aux besoins des diverses communautés.

Les éléments communs permettraient aux élèves de mieux apprendre à connaître les autres communautés et à mieux comprendre leur histoire. Cette approche aiderait à rapprocher les anglophones, les francophones et les autochtones de la province, croit-il.

«Pour moi, la méconnaissance créée des solitudes. On veut briser ces solitudes-là.»

Il ne rêve cependant pas en couleurs et sait que la pente sera raide. Bien des gens risquent d’être sur la défensive, mais il ose croire qu’il serait possible de faire un bout de chemin.
«On peut au moins tenter l’expérience – on n’est tellement pas nombreux – sans pour autant gommer les différentes narrations au profit d’une narration qui se voudrait provincialiste. (…) Si on est toujours rendus là, à se regarder en chiens de faïence, c’est bien malheureux.»

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