Îles Lamèque et Miscou: entre espoir et appréhensions

Lundi sera jour de vote pour les résidants des Districts de services locaux (DSL) des îles Lamèque et Miscou. Ils s’exprimeront pour ou contre le regroupement du territoire en une communauté rurale. L’Acadie Nouvelle recense les arguments des opposants et des partisans du projet.

Norma Aubut, de Sainte-Marie-Saint-Raphaël, et Bernard Noël, de Haut-Lamèque, ne voient que des avantages au regroupement des entités municipales des deux îles. Pour eux – respectivement secrétaire et président de la table ronde qui a mené l’étude de faisabilité –, cela apportera «un développement économique et touristique» non négligeable.

«C’est une occasion intéressante de nous rassembler et de travailler tous ensemble», déclare Bernard Noël.

«Nous allons pouvoir monter des projets qui amélioreront le quotidien des gens. Nous prendrons nos propres décisions», ajoute Norma Aubut.

Celles et ceux qui vivent à l’extrême bout de la Péninsule acadienne ne partagent pas tous leur avis. Tant est si bien qu’un comité militant pour la victoire du non s’est formé il y a quelques mois.

Philippe Tisseuil est un des membres fondateurs. Il s’oppose farouchement à ce regroupement tel qu’il est proposé.

«C’est une insulte à la démocratie», reproche-t-il.

Yvon L. Chiasson, de Petite-Rivière-de-l’Île, n’est pas plus convaincu par la démonstration de la table ronde.

«Il n’y a rien de positif pour nous là-dedans», affirme-t-il.

Les deux hommes redoutent que le territoire auquel ils sont si attachés soit surexploité.

«Ils vont installer plus d’éoliennes et détourner des rivières. Aujourd’hui, l’île Lamèque n’est plus qu’un désert de bleuetières, de tourbières et de cannebergières, saigné par les coupes à blanc. Il faut au contraire réaménager notre territoire en replantant des arbres, lui redonner son aspect sauvage», milite Philippe Tisseuil.

Son comité n’est pas contre l’idée d’un regroupement. Il rejette celui-ci tel qu’il est présenté et qui accouchera d’un conseil municipal composé de huit conseillers et d’un maire.

«Lamèque et Sainte-Marie-Saint-Raphaël auront quatre conseillers. Le maire sera forcément issu de ces deux municipalités. Nous autres, les DSL, nous allons passer sous la tutelle de Lamèque. Nous serons minoritaires et muselés. Ça va être un merdier et on ne pourra rien faire», s’alarme Yvon L. Chiasson.

«Oui à un regroupement, mais avec une représentativité équitable, au prorata de la population. Les résidants des îles de Lamèque et de Miscou vivent à plus de 60% dans les DSL», précise Philippe Tisseuil.

Dans le camp du oui, on ne comprend pas cette théorie.

«Lamèque aura deux conseillers. Le village de Sainte-Marie-Saint-Raphaël est rattaché à un quartier qui comprend Haut-Lamèque et une partie de Paroisse de Shippagan. Les deux conseillers de ce quartier peuvent venir d’un DSL et pas nécessairement de Sainte-Marie-Saint-Raphaël. Idem pour le maire, puisqu’il est élu par l’ensemble des électeurs», répond Norma Aubut.

Quant à la défiguration du paysage, elle réplique: «On va toujours rester un milieu rural. Il n’est pas question de devenir l’Île de Montréal acadienne.»

Selon Bernard Noël et elle, la fusion engendrera d’importantes économies.

«On les estime à 140 000$ par année. Il n’y aura plus de dédoublement de services. Cet argent nous permettra, en partie, d’embaucher un agent chargé du développement économique et touristique de nos îles», détaille le président de la table ronde.

Yvon L. Chiasson juge la dépense inutile.

«On n’a pas besoin de cet agent.»

Les opposants au projet s’inquiètent de voir leur taux de taxation augmenter.

«Il y aura un gel à 2 sous de hausse pendant cinq ans, pour les DSL. Cela représente 20$ en plus environ pour une maison de 100 000$. Présentement, c’est le gouvernement qui gère cette question et il se base sur le taux d’inflation. C’est ainsi que cette année, les taux ont augmenté de 6 cents à Sainte-Cécile, et de 3 cents à Cap-Bateau», explique Norma Aubut.

De son côté, Bernard Noël pointe les revenus que la nouvelle communauté rurale pourrait tirer du gouvernement fédéral.

«Via le fonds de la taxe sur l’essence, on peut s’attendre à recevoir près de 500 000$ par an, dont 280 000$ rien que pour les DSL. On a une entente écrite du fédéral.»

Quelle que soit l’issue du vote, Norma Aubut retient une chose: «Ce dossier a sensibilisé les gens sur le fonctionnement et les enjeux de la gouvernance rurale.»

Controverse autour de l’engagement du curé

Afin de convaincre les électeurs des DSL des Îles Lamèque et Miscou des bienfaits du regroupement, les partisans du oui ont diffusé sur leur page Facebook une dizaine de capsules vidéos de moins de deux minutes.

Chacune met en scène un ou une résidant(e) des îles expliquant pourquoi il faut, d’après lui-d’après elle, appuyer le projet. Parmi les personnes interrogées, le père Patrick McGraw, curé de la paroisse Saint-Pierre, s’est plié à l’exercice.

Une démarche qui n’a pas du tout plu aux opposants à ce regroupement.

«On avait déjà prévenu le diocèse de Bathurst de sa prise de position pendant la crise du verglas. Là, c’était trop. Ça nous a choqués», se plaint Yvon L. Chiasson, de Petite-Rivière-de-l’Île.

Lui et les autres membres du camp du non dénoncent un mélange de genre.

«Qu’il s’occupe du Ciel, nous de la terre», réplique Philippe Tisseuil, un des fondateurs du comité du non.

«On ne doit pas mêler religion et politique. Il devait rester neutre. On sait que pour certains, ce que le curé dit est parole d’Évangile. Ça influence les votes. Il a trahi ses paroissiens», critique M. Chiasson.

Selon lui, si le père McGraw se déclare en faveur du oui, c’est qu’il n’a pas écouté ses arguments.

«Ce regroupement, c’est de l’injustice pour nous autres. On aimerait lui dire ce qu’on pense.»

Le comité du non a adressé une lettre ouverte à l’évêque de Bathurst, Mgr Daniel Jodoin, réclamant des mesures. Norma Aubut, secrétaire de la table ronde communautaire pour le regroupement des îles, n’approuve pas cette façon de procéder.

«Leur attitude me déçoit. Je ne pensais pas qu’ils s’abaisseraient à de tels coups bas. Ils mènent une campagne de salissage. Le père Patrick McGraw ne s’est pas livré à un mélange de genre. C’est son droit de s’exprimer.»

Pour éviter toute polémique, la vidéo a été retirée des réseaux sociaux. Avec le recul, les défenseurs du non reconnaissent avoir réagi «trop hâtivement».

«On était sous le coup de l’émotion», explique Yvon L. Chiasson.

Ni le curé ni le diocèse de Bathurst n’ont souhaité apporter de commentaires.

«C’est une question locale», répond le père Wesley Wade.

3122 électeurs, une question

Le plébiscite du 15 mai s’adresse aux résidants des 10 Districts de services locaux (DSL) des Îles Lamèque et Miscou, soit 3122 électeurs.

Lundi, ils sont invités à répondre à la question suivante: êtes-vous en faveur de la constitution des districts de services locaux de Cap-Bateau, Coteau Road, Haut-Lamèque, Île de Miscou, Sainte-Cécile, Petite-Lamèque, Pigeon Hill, Pointe-Alexandre, Paroisse de Shippagan, du village de Sainte-Marie-Saint-Raphaël et de la ville de Lamèque en une communauté rurale?

Quatre bureaux de vote seront ouverts pour l’occasion: le centre d’information aux visiteurs de Miscou (9742, route 113), le centre communautaire de Sainte-Cécile (25, chemin de La Croix), le club d’Âge d’or de Lamèque (62, rue de l’Église) et la salle de l’église de Pigeon Hill (3237, route 305).

Ces bureaux seront accessibles de 10h à 20h. Les résultats seront révélés dans la soirée.

Pour exercer son droit électoral, les personnes inscrites sur les listes doivent se rendre sur place.

L’article 29 de la loi sur les élections municipales contraint tout employeur à accorder à ses salariés trois heures consécutives pour qu’ils aillent voter. Une durée pendant laquelle ces derniers doivent être payés.

Si du temps supplémentaire est nécessaire en plus de ces trois heures, la décision de le donner ou de le refuser est laissée à l’appréciation de l’employeur.

Un vote par anticipation s’est déroulé le 6 mai. Selon les chiffres d’Élections NB, 303 personnes y ont participé.

Des actions concrètes

Si le regroupement est plébiscité par la population, il deviendrait effectif au 1er janvier 2018. À écouter les défenseurs du oui, dès l’année prochaine, trois actions concrètes seraient mises en place.

«On pourrait s’attaquer au problème de l’érosion pour ainsi protéger ainsi nos réserves d’eau potable, ainsi qu’au développement de l’internet à haute vitesse», annonce le président de la table ronde qui a mené l’étude de faisabilité du projet, Bernard Noël.

Ceux qui prônent le non n’y croient pas une seconde.

«On ne peut pas lutter contre la montée des eaux. Elle s’observe surtout à Sainte-Marie-Saint-Raphaël et à Cap-Bateau parce que le cap s’effondre et que c’est une zone de tempêtes», commente Philippe Tisseuil.

Pour endiguer le phénomène, Yvon L. Chiasson pense qu’il faudra «protéger les côtes et relocaliser des habitations.»

«Mais pour ça, on aura besoin de l’aide des gouvernements fédéral et provincial.»

Pour ce qui est du raccordement à l’eau potable, «ce sont les bleuetières qui polluent les nappes phréatiques, tout ça pour de la création de richesses qui ne profitent qu’à certains», s’indigne Philippe Tisseuil.

«Il faut limiter l’exploitation de nos sols, voter un arrêté municipal pour imposer un meilleur contrôle des produits chimiques utilisés pour l’épandage.»

Enfin pour ce qui est de l’internet à haut débit, «ça dépend des entreprises privées qui le feront uniquement si c’est rentable pour elles», considère Yvon L. Chiasson.

«On ne peut pas les forcer.»

À noter que regroupement ou non, il n’y aura aucune incidence sur la gestion et l’entretien des routes tels qu’ils sont assurés présentement.

Interrogé sur ses positions, le député de la circonscription Shippagan-Lamèque-Miscou, Wilfred Roussel, signifiait que «le statu quo n’est pas une option».

L’élu y voit un intérêt certain pour sa communauté. Philippe Tisseuil, opposé à la fusion, est d’accord avec lui.

«Il faut passer à autre chose, mais pas à ça.»