Et si les facteurs s’occupaient des personnes âgées?

En France, les employés de La Poste font désormais bien plus que distribuer les lettres et les colis: ils offrent des visites aux aînés isolés et livrent des médicaments. À l’heure où elle tente de se réinventer, Postes Canada prendra-t-elle la même direction?

Face au tournant numérique, les administrations postales doivent redoubler d’imagination pour contrer le déclin de la distribution du courrier.

Depuis 2015, le groupe public français La Poste développe son activité de services à la personne (voir encadré). Visites aux personnes âgées, installation de boitiers TNT (télévision numérique terrestre), portage de médicaments, les facteurs bleu-blanc-rouge ont aujourd’hui plus d’une casquette.

Au Canada, le Syndicat des travailleurs et des travailleuses des postes (STTP) propose que les fournisseurs de services sociaux puissent commander à Postes Canada des visites régulières des personnes âgées nécessitant un suivi.

«Le service pourrait aussi être offert de manière individualisée. Les gens qui ont l’habitude de rendre visite à leurs parents âgés, mais qui se trouvent empêchés de le faire, pourraient demander que le facteur ou la factrice fasse une visite de suivi», soutient le syndicat dans un rapport remis au gouvernement fédéral l’an dernier.

«Le facteur pourrait également livrer des articles spécialisés de télémédecine, des aliments, des médicaments ainsi que des colis et du courrier.»

Le concept n’est d’ailleurs pas nouveau. Postes Canada a déjà eu un service appelé «Programme de vigilance des facteurs» dans plusieurs communautés au Québec. L’employé rendait de courtes visites à des personnes seules et vulnérables, préalablement ciblées par les centres locaux de services communautaires (CLSC). Il s’assurait simplement qu’elles portaient bien et pouvait contacter le CLSC en cas d’inquiétude.

Employée de Postes Canada à Moncton, Line Doucet, milite pour un service de suivi auprès des personnes vulnérables.

«C’est ce qu’on devrait faire au lieu de couper. Cogner à la porte et demander à la personne si elle a besoin de quelque chose ce serait un beau service à offrir aux gens qui veulent rester dans leur communauté.»

La plupart de ses collègues connaissent bien leurs clients et font preuve de vigilance, note Line Doucet.

«Quand j’étais factrice, je m’occupais de plusieurs personnes âgées qui étaient seules. Si je voyais quelque chose de louche, je vérifiais qu’elles allaient bien. Parfois on arrive à une place où le courrier n’a pas été ramassé depuis trois jours, alors on appelle quelqu’un. On a trouvé des gens qui étaient tombés par terre, qui souffraient de la misère, qui n’avaient plus de médicaments….»

Selon elle, le passage du facteur signifie bien plus que l’arrivée du courrier dans certains cas.

«C’est un contact personnel chaque jour, il y a du monde qui ne parle à personne pendant des semaines. J’ai rencontré une dame qui était âgée de 103 ans. Tous ses enfants étaient décédés avant elle, elle n’avait personne et on est devenus amis. Je venais lui souhaiter son anniversaire…»

Un isolement inquiétant

Jean-Luc Bélanger, directeur général de l’Association francophone des aînés du Nouveau-Brunswick, juge l’idée intéressante.

«Ça vaudrait la peine d’étudier ça, pour que quelqu’un puisse les aider et s’assurer qu’ils sont corrects. Les gens veulent demeurer dans leur communauté le plus longtemps possible. Mais parfois dans les régions rurales, les aînés n’ont personne autour d’eux.»

Sans famille à proximité, les personnes âgées passent parfois de longues périodes sans contact humain. D’après le rapport canadien sur l’isolement social des aînés publié en 2016, environ 50 % des gens de plus de 80 ans disent se sentir seuls.

«L’isolement c’est une réalité dans beaucoup communautés rurales francophones au Nouveau-Brunswick, confirme Jean-Luc Bélanger. Les enfants sont partis travailler ailleurs, il n’y a pas de transport en commun et certains ne sont plus en capacité de conduire une voiture.»

Il ajoute que la crise du verglas a mis en lumière des situations préoccupantes. «Les gens ont été étonnés de voir que des aînés vivaient dans des conditions difficiles. Ça leur a fait réaliser à quel point certains sont éloignés des services.»

Quand La Poste se lance dans les services aux aînés

En France, La Poste propose depuis novembre 2016 un forfait de visites à domicile pour les personnes âgées. Les aînés esseulés, loin de leur famille, pourront donc avoir droit à la visite du facteur plusieurs fois par semaine.

Près du tiers des facteurs y seront formés cette année. Baptisé «Veiller sur mes parents», ce service payant s’adresse aux familles en quête de solutions pour veiller sur leurs parents moyennant un abonnement mensuel.

Pour 135 euros par mois, le facteur frappera à la porte de la personne âgée tous les jours, sauf le dimanche. Autres options: 55 euros par mois pour deux visites par semaine ou 95 euros pour 4 visites par semaine (moitié moins avec la réduction d’impôts).

Une application mobile permet à l’employé de notifier les proches après chaque visite. La Poste propose aussi depuis quelque temps une tablette spécialement conçue pour faciliter l’accès des personnes âgées au numérique.

Ce virage a été entrepris depuis plusieurs années déjà, par le biais de programmes de portage de médicaments à domicile et de détection des personnes âgées en situation de fragilité.

Vers une offre plus diverse à Postes Canada?

Postes Canada réfléchit à des changements importants afin de maintenir la viabilité de ses activités. Pour réduire ses coûts de distribution, elle avait décidé en 2014 de cesser en partie la livraison de courrier à domicile et d’installer des boîtes postales communautaires à travers le pays.

Le projet a été suspendu depuis par le gouvernement Trudeau qui a lancé un vaste examen sur l’avenir de la société de la Couronne. Un rapport final est attendu cette année.

En décembre 2016, un comité parlementaire a suggéré qu’Ottawa rétablisse la livraison à domicile, là où elle a été interrompue depuis un an. Il a également proposé que la société d’État fournisse des services internet et cellulaires dans les régions rurales mal desservies.

De son côté, le STTP fait une campagne pour que Postes Canada élargisse encore plus la gamme de services postaux et trouve de nouvelles sources de revenus.

Le syndicat réclame par exemple que les bureaux de poste publics puissent offrir des services bancaires et financiers, et que chaque bureau soit équipé de bornes de recharge électriques.