Réchauffement des eaux du golfe: «On entre en territoire inconnu»

Le réchauffement des eaux profondes transforme l’habitat du golfe du Saint-Laurent. Un changement de température de 1,3 degré a des répercussions jusqu’au sommet de la chaîne alimentaire, bouleversant le mode de vie d’espèces indigènes et attirant de nouveaux arrivants.

Un rapport du ministère des Pêches et des Océans dévoile des températures records dans les eaux profondes du golfe du Saint-Laurent. En moyenne, le mercure dans les chenaux du golfe, à 300 mètres de profondeur, a atteint 6,6 degrés Celsius. Il s’agit de 1,3 degré de plus que la moyenne des 100 dernières années.

Au premier plan, le réchauffement modifie notamment le comportement d’un zooplancton nommé le calanus. À plus grande échelle, il transforme la réalité de tous les prédateurs du petit organisme de 2mm, y compris des espèces de poissons pélagiques, d’oiseaux et de baleines.

La température des eaux des chenaux du golfe du Saint-Laurent, de 2010 à 2016. – Gracieuseté

«Ce qu’on peut facilement dire est que, pour le golfe du Saint-Laurent, est que c’est un nouvel habitat. On n’a jamais vu ces températures en eaux profondes en 100 ans. C’est du nouveau. On entre en territoire inconnu», affirme Peter Galbraith, chercheur en océanographie physique au MPO.

En hiver, le calanus plonge des centaines de mètres dans les chenaux du golfe, où il passe des mois en hibernation. Au printemps, il remonte à la surface et le courant le transporte vers le sud du golfe. Dans ces eaux moins profondes, il est une proie convoitée et abondante.

La durée de son hibernation a cependant été réduite par le réchauffement des eaux. Cela perturbe le cycle de vie de tous les animaux supérieurs sur la chaîne alimentaire.

«Il y a un changement du synchronisme du zooplancton associé à des températures plus chaudes dans le golfe. Ça peut avoir des impacts sur le recrutement d’espèces tels le maquereau et les autres prédateurs», explique Stéphane Plourde, chercheur scientifique au MPO.

Pourquoi le réchauffement soudain des eaux profondes du golfe?

M. Gailbraith explique que le chenal Laurentien – le principal chenal du golfe du Saint-Laurent – est alimenté par deux courants majeurs de l’Océan atlantique. Il reçoit un mélange des eaux chaudes du Gulf Stream, au sud, et des eaux glaciales du courant du Labrador, au nord.

Depuis quelques années, le Gulf Stream a déménagé vers le nord, ce qui a augmenté son influence dans le golfe du Saint-Laurent. Les scientifiques ne connaissent pas avec certitude la cause du changement de trajectoire, mais certains postulent qu’il est dû à l’augmentation de dioxyde de carbone dans l’air et dans l’eau.

Le phénomène coïncide avec un déménagement des aires de distribution de nombreuses espèces. Elles comprennent le homard, le bar rayé, le crabe vert et la baleine noire de l’Atlantique Nord, entre autres.

À l’extérieur du golfe, notamment dans la baie de Fundy et du plateau néo-écossais, il corrèle également avec une diminution de la densité des calanus, cette nourriture prisée des baleines noires.

«Les baleines noires ont pratiquement abandonné les habitats connus dans les eaux canadiennes. On parle de la baie de Fundy, du bassin de Grand Manan et du Roseway Bassin», mentionne M. Plourde.

Le réchauffement des eaux du fond du golfe de Saint-Laurent se poursuivra probablement au cours des années à venir. Les océanographes ont détecté une masse d’eau encore plus chaude à l’entrée du chenal Laurentien.