Une histoire de courage derrière une photo du lutteur Markus Burke

Une photographie du lutteur professionnel Markus Burke, alias Éric Doucet, fait énormément jaser sur Facebook depuis lundi soir. L’Acadien de Campbellton y apparaît de profil dans son plus simple appareil alors qu’il se déplace avec une détermination farouche dans le regard. Un message touchant accompagne ladite photo dans lequel on y apprend qu’il souffre depuis l’adolescence de dysmorphie musculaire.

Ce magnifique cliché est l’oeuvre de Denis Duquette, un talentueux photographe de Moncton qui se spécialise dans le portrait.

«Je connaissais depuis déjà quelques années sa conjointe Emily (Gillis) et c’est elle qui m’a d’abord parlé de faire une session de photos, raconte le photographe. Je suis allé voir des photos de lui sur Facebook et j’ai tout de suite vu qu’il avait toutes les qualités que je recherchais. J’aimais beaucoup la confiance qu’il affichait dans les photos.»

Denis Duquette ignorait à ce moment-là que le lutteur souffrait de dysmorphie musculaire (lire encadré).

«Au départ, la nudité n’était même pas planifiée, dit-il. Le but était de le photographier dans ses habits. Mais, comme il me paraissait très confiant, je lui ai proposé à la toute fin de poser nu. Je lui ai dit que s’il n’aimait pas la photo, je ne la montrerais jamais à personne. L’environnement est très relaxe dans mon studio et il a finalement accepté. Il faut dire qu’Emily a grandement aidé à ce que ça se fasse. C’est une photo dont je suis très fier. Je voulais qu’elle reflète la confiance que je voyais en le regardant.»

Le plus étrange c’est que Denis Duquette n’a découvert le problème de santé de son modèle que lundi soir en même temps que tout le monde.

«Je n’en savais rien et c’est tout simplement incroyable. C’est là que je me suis rendu compte que ç’a dû lui prendre beaucoup de courage pour accepter de se faire photographier ainsi. J’en ai eu des frissons quand j’ai lu son message», confie le photographe, avant d’ajouter qu’il comptait publier sous peu dans son blogue (denisduquettephotographer.wordpress.com) toutes ses photos d’Éric.

Doucet confirme que sa visite au studio n’impliquait au départ aucune nudité.

«J’aurais été d’accord pour poser en maillot, mais jamais complètement nu. Je sais que le maillot ne cache pas grand-chose, mais ça fait quand même une grosse différence. Denis était très professionnel et il m’a rapidement mis en confiance. Et puis, Emily était là elle aussi et j’ai finalement dit oui», indique le lutteur.

«J’étais évidemment très nerveux et je le vois très bien quand je regarde la photo. C’était tout un défi pour moi. Aujourd’hui, je peux dire que je suis très fier de l’avoir fait. Ce n’est pas quelque chose que je vais refaire, mais dans mon cas, ç’a été très libérateur», dit-il.

«Ça ne me fait rien si les gens n’aiment pas. Ce n’est pas pour eux que je l’ai fait, mais pour moi. C’est aussi une façon pour moi de démontrer qu’il n’y a plus rien qui va m’arrêter. C’est ainsi que je veux vivre ma vie. Avec confiance», révèle le saltimbanque qui célébrera dans une dizaine de jours son 35e anniversaire de naissance.

Et ses parents? Comment ont-ils réagi à la publication de cette photo?

«Mes parents sont très ouverts. Ils me connaissaient et ils ont pris ça très bien. J’ai des parents merveilleux», ajoute-t-il.

«Je refusais de montrer mon corps»

En psychologie, la peur d’une dysmorphie corporelle (PDC) est grosso modo une obsession maladive concernant un défaut de l’apparence physique. Pour certaines personnes, le défaut peut être imaginaire. Ça peut même atteindre la démesure chez les personnes présentant une légère différence physique.

Éric Doucet a développé cette psychose à l’adolescence dans son Campbellton natal.

Il n’aimait pas son corps. Pour dire vrai, il détestait à s’en confesser l’image que lui renvoyait son miroir.

«À l’âge de 19 ans, je mesurais 6 pieds 2 pouces et je ne pesais que 140 livres, raconte-t-il. Je ne suis pas né avec une grande génétique et je me trouvais beaucoup trop maigre. Et comme j’avais aussi une brûlure sur la poitrine, ça empirait mon manque de confiance. C’était au point que j’enlevais très rarement mon t-shirt devant des gens.»

«À l’adolescence, j’en ai passé des nuits blanches à ne penser qu’à ça, continue-t-il. Je n’ai jamais eu de pensées suicidaires, mais j’ai eu plusieurs grosses déprimes. J’ai travaillé fort tant physiquement que mentalement pour gagner de la confiance. J’ai commencé à aller au gymnase à l’âge de 21 ans. L’entraînement et le sport m’ont sauvé la vie.»

Éric Doucet soutient qu’il y a beaucoup de gens qu’on peut s’imaginer à souffrir de la PDC. Ainsi, plusieurs culturistes ont grandi avec cette souffrance psychologique.

«Plusieurs culturistes ont le même problème que moi. J’en connais même qui tombent dans la déprime totale juste parce qu’ils ont perdu cinq livres. Plusieurs vont prendre des stéroïdes pour améliorer leur confiance. Le problème, c’est que ce n’est pas une bonne confiance. C’est comme s’ils mettaient un masque sur leur corps. Ça ne règle absolument rien. Tu as beau t’entraîner et devenir de plus en plus musclé, tu n’es jamais satisfait», explique Doucet, qui ajoute que les femmes venant d’accoucher développent elles aussi souvent une PDC.

Éric Doucet avait si peu confiance en lui qu’il n’a jamais été en mesure d’accepter des compliments. Il s’en méfie d’ailleurs comme la peste.

«J’ai peur de finir par croire que je suis guéri. Malheureusement, ce n’est jamais terminé. C’est une maladie très difficile à comprendre. Par exemple, bien que je sois actuellement très content de moi-même, il m’arrive encore d’avoir des journées où je me trouve dégueulasse en me regardant devant le miroir», dit-il.

Lors de ses premières années dans la lutte, Éric Doucet adoptera un look qui n’est pas sans rappeler celui de Kevin Owens, un Québécois que les gens peuvent voir chaque semaine au petit écran à la WWE.

«Je portais des culottes et un t-shirt parce que je refusais de montrer mon corps. Pourtant, quand je suis monté pour la première fois sur le ring, je pesais 180 livres. J’avais donc déjà pris une quarantaine de livres, mais ce n’était pas assez. Ce n’est qu’après avoir atteint la trentaine que j’ai eu assez confiance en moi pour me présenter devant le public habillé comme un lutteur classique, c’est-à-dire en maillot et torse nu. Ça s’est fait par étape», explique-t-il.

Éric Doucet dit n’avoir jamais consulté. Il l’a fait par choix.

«Je crois que ça dépend des gens. Moi, je suis quelqu’un de très réservé dans la vie. Ça vient de mon enfance alors que je me suis souvent senti très seul. C’est le sport et l’entraînement qui m’ont permis de gagner de la confiance», ajoute-t-il.

Éric Doucet, alias le lutteur Markus Burke – Gracieuseté: Denis Duquette