La personnalité 2017 de l’Acadie Nouvelle: Diane Doiron

NDLR: Pendant près de 30 ans, Diane Doiron a gardé le silence sur l’enfer qu’elle a vécu dans la Marine royale canadienne. Puis, l’automne dernier, sa vie a changé lorsqu’elle a raconté publiquement pour la première fois comment elle a été persécutée dans les années 1980 parce qu’on la soupçonnait d’être lesbienne. Parce qu’elle nous a inspirés avec son courage et parce qu’elle nous a amenés à réfléchir sur le traitement réservé aux membres de la communauté LGBTQ2+ par les institutions canadiennes, le comité éditorial de l’Acadie Nouvelle a décidé de la nommer Personnalité de l’année 2017.

L’année qui tire à sa fin a été riche en émotions pour Diane Doiron. En entrevue avec l’Acadie Nouvelle dans son village natal Pointe-Sapin, où elle opère une petite ferme, cette ancienne militaire de 52 ans peine encore à y croire.

«Je la digère encore», dit-elle d’entrée de jeu.

L’élément déclencheur qui a mené à cette année absolument hors de l’ordinaire a eu lieu l’automne dernier lorsqu’elle s’est pointée à un bureau d’Anciens Combattants Canada à Fredericton.

Lors de son passage, elle a raconté à une employée comment elle a été harcelée et persécutée par la Marine royale canadienne dans les années 1980, en Nouvelle-Écosse, en raison de son orientation sexuelle.

«Je ne sais pas si elle croyait que j’étais folle, mais elle me disait “es-tu sûre de ça?” Je lui ai dit que oui.»

L’employée lui a ensuite répondu qu’aucune histoire du genre ne leur avait été rapportée au Nouveau-Brunswick. Diane Doiron ne pouvait tout simplement pas croire qu’elle était la seule dans ce bateau.

«Ça m’a surpris. Je savais qu’il y en avait d’autres, il était obligé d’y en avoir d’autres. Puis ils m’ont dit “on ne sait pas où ils sont”. J’ai pensé écrire mon histoire et la mettre sur Facebook», explique-t-elle.

Diane Doiron nourrit deux de ses chèvres dans sa petite ferme de Pointe-Sapin. – Acadie Nouvelle: Pascal Raiche-Nogue

Un témoignage qui a changé sa vie

À la fin septembre, elle a donc pris son courage à deux mains et a publié un texte touchant sur Facebook dans lequel elle décrit comment la galère qu’elle a vécue dans l’armée l’a poussé à abandonner son rêve de porter l’uniforme.

Elle a mis cartes sur tables et raconté comment les interrogatoires serrés menés par des enquêteurs chargés de démasquer les homosexuels l’ont profondément marqué et ont laissé des séquelles psychologiques. Très vite, des gens ont commencé à la contacter pour lui offrir leur soutien.

«Peut-être cinq minutes après avoir pesé sur enter pour le publier, les messages ont commencé. C’était assez positif, c’était incroyable.»

Diane Doiron pendant son entraînement de base. – Gracieuseté: Diane Doiron

Au cours des jours suivants, sa publication a été lue par des milliers de personnes. Diane Doiron a été la première surprise de voir son témoignage avoir autant d’impact.

«Je me suis dit que j’allais dire à mes amis et que ça allait arrêter là. Mais ça n’a pas fini là. Ça a été partagé je ne sais pas combien de fois.»

Son histoire a rapidement attiré l’attention du journaliste Jean-Marc Doiron, qui est allé à sa rencontre pour recueillir son témoignage. Au début octobre, Diane Doiron s’est retrouvée à la une de l’Acadie Nouvelle.

Cela a été une expérience plutôt déstabilisante pour elle, même si elle est loin d’être étrangère à l’univers des médias. Elle a en effet été photographe dans des quotidiens à Halifax et à Toronto pendant de nombreuses années après avoir quitté la Marine royale canadienne à la fin des années 1980.

«Après vingt-cinq ans à prendre des photos pour le journal, t’es accoutumée à voir tes photos dans le journal. C’est tout le temps spécial quand t’as la front page, c’est une big deal. Mais quand je me suis vue sur la front page, je me suis dit “oh, ok!” Ça, c’était vraiment bizarre.»

Diane Doiron a eu un échange émotif avec le premier ministre Justin Trudeau, en novembre dernier, après son discours d’excuses devant la Chambre de communes. – Gracieuseté

«Ça m’a montré qu’on compte tous»

Quelques semaines plus tard, on lui a envoyé une invitation afin de se rendre à Ottawa pour recevoir les excuses du premier ministre Justin Trudeau aux membres de la communauté LGBTQ2+ pour l’enfer qu’ils ont vécu dans les Forces armées canadienne et dans la fonction publique pendant des décennies.

À la fin novembre, elle a donc pris la route de la capitale nationale. Lors d’un discours prononcé à la Chambre des communes, le premier ministre a fait amende honorable au nom du gouvernement canadien.

Cette démarche de réconciliation a ému Diane Doiron, entre autres parce qu’elle lui a donné l’espoir que les soldats d’aujourd’hui n’auront pas à vivre l’enfer qu’elle a vécu dans les années 1980.

«Ce n’était pas juste “on s’excuse pour ce qu’on vous a fait passer à travers, mais on va s’assurer que ça ne va pas arriver à nouveau”. Ça, c’était une des choses assez importantes pour nous autres.»

Lors d’une réception après coup, elle a eu l’occasion de rencontrer Justin Trudeau. Elle lui a notamment dit qu’il a terminé ce que son père avait commencé en 1969 en décriminalisant l’homosexualité.

Leur conversation a été immortalisée dans une photo touchante dans laquelle on voit le premier ministre essuyer quelques larmes devant Diane Doiron.
«Je me sentais mal, je lui disais “c’est ok, c’est ok.” Je l’ai juste remercié. C’était un moment surréel, parce que t’es devant le premier ministre et il est en train de pleurer.»

Ce moment lui a donné de la force, dit-elle. «Ça m’a montré qu’on compte tous. Ça m’a pris trente ans à me rendre à ce point-là, de me mettre devant le premier ministre et de le remercier de s’être excusé. Ça m’a renforcé de croire que le monde peut être bon et que la vie peut changer.»

Diane Doiron est notamment pompière volontaire à Baie Sainte-Anne, près de son village natal de Pointe-Sapin. – Acadie Nouvelle: Jean-Marc Doiron

«Astheure, à 52 ans,je commence une autre vie»

Avec 2017 dans le rétroviseur, Diane Doiron ne compte pas rester les bras croisés l’année prochaine. Loin de là.

Dans quelques jours, elle donnera une présentation dans une école d’Oromocto, près de Fredericton (et de la base militaire de Gagetown), non pas pour s’apitoyer sur son sort, mais pour les sensibiliser et leur donner espoir.

«Ce n’est pas un message que j’ai été traité comme ça et blablabla. C’est un message que la vie peut être dure, mais que si tu continues à croire en toi, la vie va changer.»

Au cours des prochains mois et des prochaines années, elle poursuivra sa longue marche vers la guérison afin de panser les blessures psychologiques qui lui ont été infligées, il y a près de trente ans.

Diane Doiron commencera d’ailleurs prochainement des traitements afin d’apprendre à mieux gérer les symptômes de stress post-traumatique qu’elle traîne depuis toutes ces années.

«Tu apprends à vivre avec. C’est ce que je vais apprendre. Si j’avais eu ça 30 ans passés, je ne sais pas, peut-être que j’aurais eu une vie complètement différente. Peut-être pas, mais j’aurais eu la chance d’essayer. Astheure, à 52 ans, je commence une autre vie.»

À lire: l’éditorial de François Gravel sur la Personnalité de l’année 2017