Les francophones sont-ils justement représentés dans les sondages?

Quand votre téléphone sonne et qu’une personne vous demande de répondre à un sondage en anglais, le faites-vous, même s’il s’agit de votre seconde langue? Le juriste et expert en droits linguistiques, Michel Doucet, croit que cette pratique peut nuire à la représentation des francophones dans les résultats des maisons de sondage.

Récemment, l’avocat a reçu un appel de Corporate Research Associates (CRA). Le sondeur lui a demandé de participer à un sondage en anglais. Ce qu’il a immédiatement refusé.

«Ce n’est pas la première fois que je reçois un appel d’un sondeur en anglais, de CRA ou autre, et que quand je leur pose la question à savoir s’ils parlent français, ils me répondent non. Ils me demandent si je veux répondre à un sondage en anglais et je leur dis que je ne réponds pas à de sondage en anglais. On s’arrête donc là», a expliqué M. Doucet à l’Acadie Nouvelle.

Cette façon de faire peut limiter la représentativité des francophones dans les résultats d’un sondage et, indirectement, contribuer à l’assimilation.

«Le problème que j’ai avec cette approche, c’est que si on appelle un francophone, très souvent, et quand on parle en anglais, les francophones vont malheureusement continuer en anglais. Ça peut avoir un impact».

De son côté, le président-directeur général de CRA, Don Mills, est catégorique. Les francophones sont représentés dans les résultats de leurs études et des sondeurs bilingues sont disponibles pour effectuer des entrevues en français.

«C’est complètement faux. Nous faisons de la recherche bilingue au Nouveau-Brunswick depuis plus de 30 ans maintenant. Environ 35% des sondages que nous complétons sont avec des francophones. Et, ce ne sont pas tous les francophones qui veulent répondent en français. Nous leur offrons le choix de la langue qu’ils préfèrent. Nous sommes très sûrs que nous représentons la population francophone», a avancé M. Mills.

«Si un francophone préfère être interviewé en français, nous avons un intervieweur francophone qui le rappelle», a-t-il ajouté.

Afin de bien représenter la démographie du Nouveau-Brunswick, CRA affirme aller chercher l’opinion de francophones et de les représenter proportionnellement dans leur région. Par exemple, plus de gens qui parlent français seront sondés dans le nord que dans le sud de la province.

«Nous sommes très sûrs que nous représentons bien tous les segments de la population du Nouveau-Brunswick», assure-t-il.

Michel Doucet a tout de la difficulté à faire confiance aux résultats des sondages CRA. Il croit que les résultats devraient être décomposés selon la langue et les régions des répondants.

Résultats biaisés?

Jimmy Bourque, professeur en statistique appliquée à l’Université de Moncton, soutient qu’un sondage conduit seulement en anglais au Nouveau-Brunswick pourrait causer deux problèmes, dépendant du niveau de langue des personnes sondées.

Le premier problème affecte les gens qui ont un niveau d’anglais trop faible pour se sentier confortable de répondre au sondage. Ils refusent à ce moment de se prêter au jeu.

«Typiquement, les unilingues francophones ne seraient pas représentés dans les résultats. Si les gens bilingues ont tendance à être un peu plus éduqué, ça veut dire non seulement que les unilingues francophones sont moins représentés, mais aussi peut-être les gens moins scolarisés», a expliqué le professeur.

Un francophone bilingue qui accepte de répondre à un sondage en anglais pourrait aussi fausser les résultats d’une étude par la mauvaise compréhension d’une question, par exemple.

«L’autre problème, c’est quand les gens se forcent à répondre en anglais à un sondage sans avoir un niveau d’anglais qui leur permette de saisir toutes les nuances des questions. À ce moment-là, ça introduit du bruit dans les résultats, de l’erreur essentiellement.»

La sévérité du problème dépend de la grosseur de l’échantillon de répondants qui ont ces difficultés.

«Si ça représente une grande partie de la population, ça peut biaiser de façon assez importante les résultats», a ajouté M. Bourque.

Le sujet d’une étude peut aussi poser certains défis. Dans le cas d’un sondage sur l’utilisation des langues officielles dans les services de soins de santés, un répondant bilingue pourrait trouver le service dans les deux langues moins importantes qu’une personne unilingue francophone qui ne peut répondre au sondage en raison de sa faible maîtrise de la langue de Shakespeare.