La révolte des baby-boomers acadiens, 50 ans plus tard

Le 14 février 1968, coup de tonnerre à Moncton: dans une action sans précédent, dans une ville où ils longent habituellement les murs, des centaines de francophones prennent la rue pour réclamer le bilinguisme dans leur ville.

«Je suis né dans la région de Moncton. Je me souviens, quand on était petit et qu’on allait à Moncton, nos parents nous disaient de ne pas parler français en marchant sur les trottoirs. On nous disait de ne pas parler français dans les magasins», raconte Bernard Gauvin, un des organisateurs de la manifestation.

Bernard Gauvin avait 18 ans à l’époque. Avec trois autres jeunes, ils sont allés à l’hôtel de ville de Moncton en marge de la manifestation pour exposer leurs revendications devant un conseil municipal aux allures de tribunal. Le maire Leonard Jones, farouchement opposé au bilinguisme, les a forcés à s’exprimer en anglais.

Irène Doiron faisait partie de la délégation. Elle se rappelle très bien de l’accueil qu’ils ont reçu.

«C’était rempli de loyalistes qui s’étaient mis au premier rang. Ils n’arrêtaient pas de faire du bruit, ils toussaient et toute sorte de trucs, le maire les a même rappelés à l’ordre», dit-elle.

Peu de temps après, une tête de cochon est déposée devant la résidence du maire Jones et l’affaire résonne dans le reste du Canada.

Grève contre l’augmentation des droits de scolarité

Moncton n’a pas seulement été le théâtre d’une lutte pour le français cet hiver-là.

Le 12 février 1968, les étudiants de l’Université de Moncton déclenchent une grève. Au centre de la contestation, la hausse des droits de scolarité et le financement de la seule université francophone de la province.

«On était dans une jeune université créée en 1963, qui n’avait jamais bénéficié des mêmes subventions que les universités anglophones. Et, on l’a su un peu plus tard, l’université était carrément menacée de faillite, d’où une augmentation assez importante des frais de scolarité», explique Bernard Gauvin.

La grève, les manifestations, l’occupation d’un pavillon de l’université: les moyens d’action des étudiants sont à l’époque en rupture avec les façons de faire habituelle de l’élite acadienne, beaucoup plus discrète.

«Il y avait un débat autour de l’élite acadienne qui, d’une certaine manière, s’en tirait bien. Ils ont vraiment travaillé pour le fait français, sauf que c’était à l’ancienne, c’est-à-dire avec une certaine soumission. Par exemple, avant qu’on aille à l’hôtel de ville, le recteur nous avait convoqués et il voulait savoir ce qu’on avait dans notre discours. Moi je n’avais pas fini, alors ils n’ont pas pu le censurer», se rappelle Irène Doiron.

«Tout d’un coup, on semet à faire des choses que personne n’avait faites avant»

La grève des étudiants contre la hausse des droits de scolarité durera deux semaines. Mais le mouvement reprendra en janvier 1969 avec une action plus musclée, la célèbre occupation du Pavillon des Sciences par quelques dizaines d’étudiants menés par un comité formé de Michel-Vital Blanchard.

Leur credo?

«Si c’est drôle, on le fait, si ce n’est pas drôle on ne le fait pas», lance Michel-Vital Blanchard.

«On était tous des jeunes et pas encore dans la machine répressive. Ce que tu penses, tu le dis et tu vas dans la rue. C’est le mot ‘‘jeunesse majoritaire’’ qui est la grande explication des grands mouvements, partout. Tout d’un coup, on se met à faire des choses que personne n’avait faites avant», souligne-t-il.

À l’époque, analyse-t-il, un coup de vent s’est levé un peu partout dans le monde occidental sous la pulsion des baby-boomers. Leur mouvement était dans l’air du temps et il s’est ancré dans plusieurs autres contestations à travers le monde.

«En 1968, tout était une excuse pour faire quelque chose. Tu as de la poudre, et tu attends juste que quelqu’un fasse une étincelle», dit-il.

Après une semaine d’occupation, les étudiants ont quitté pacifiquement le Pavillon des Sciences.

La suite sera brutale: renvois d’étudiants, dont Michel-Vital Blanchard, pour qui l’accès au campus sera interdit pendant 40 longues années à cause d’une injonction et de la fermeture du département de sociologie.

«Plusieurs associations en 40 ans ont demandé à ce que l’injonction soit levée, je l’ai demandé aussi deux ou trois fois. À un moment, ils m’ont envoyé une lettre en me disant qu’elle sera enlevée si je signais un papier où je m’engageais à ne pas poursuivre l’université. Et 40 ans plus tard, j’ai décidé de signer le papier», raconte Michel-Vital Blanchard.

L’homme de 70 ans, qui aujourd’hui jardine, fait du bénévolat et de la musique chez lui à Caraquet, ne regrette pas les événements.

«Tu ne peux pas regretter une jeunesse remplie. Ce que je regrette, c’est que nous sommes pris là. Tu me parles de 1969, pour moi il y a eu l’équivalent de deux guerres mondiales depuis ce temps-là et ç’a changé, mais ici on est resté pris là», pense-t-il.

Il faut oser revendiquer

Les trois anciens étudiants sont tous restés impliqués d’une façon ou d’une autre. Irène Doiron, qui réside à Montréal, a participé aux manifestations de la grève étudiante de 2012 au Québec. Et Bernard Gauvin, lui aussi à Montréal, s’implique dans le parti indépendantiste de gauche, Québec solidaire.

Pour Bernard Gauvin, le mouvement d’il y a 50 ans a permis de mettre de l’avant d’autres moyens de revendication.

«Une idée qui a été reprise, qui a été transmise, c’est qu’il faut oser revendiquer. Pas seulement avec des pétitions et en faisant du lobbying auprès des politiciens, mais il faut aussi parfois descendre dans la rue, il faut oser poser des questions de fond et chercher des réponses», pense-t-il.

Il faut aussi réfléchir à ce que l’on veut devenir, pense Irène Doiron.

«Il faut savoir qui on est, qu’est-ce qu’on veut être et du moment où on décide qui on veut être, on se bat pour pouvoir exister comme ce qu’on souhaite être, tout simplement. C’est-à-dire ne pas se laisser imposer», lance-t-elle.

Mais un certain pessimisme règne quant à l’avenir.

«Je ne sais pas si le mot Acadie veut encore dire quelque chose. C’est très folklorique et la folklorisation, c’est la dernière étape avant la disparition», pense Michel-Vital Blanchard.

1968: un «moment» décisif dans l’histoire de l’Acadie du N.-B.

L’Acadie du Nouveau-Brunswick est sortie profondément bouleversée de la révolte étudiante de 1968. Selon l’historien Joel Belliveau, ce mouvement de contestation a non seulement marqué la naissance d’une certaine modernité, il a aussi entraîné la naissance d’un nouveau nationalisme acadien.

Le Nouveau-Brunswick traverse une période de changements profonds dans les années 1960. Au début de la décennie, la minorité acadienne voit l’un des siens devenir le premier ministre de la province.

Louis J. Robichaud prend les commandes et tous les espoirs sont permis pour les francophones. Des réformes majeures sont mises en chantier. C’est l’ère des chances égales pour tous. Les choses changent enfin.

«Ça semblait être un jour nouveau, tout allait être réglé, tout allait être beau. Puis on n’avait plus besoin du vieux nationalisme centré sur l’Église. Et on n’avait quasiment plus besoin d’être nationalistes… les plus nationalistes parmi l’élite, on les a fait taire», raconte l’historien Joel Belliveau, professeur d’histoire au campus de Sudbury de l’Université Laurentienne et auteur du livre «Le Moment 68 et la réinvention de l’Acadie».

À cette époque, les jeunes aussi tournent le dos au nationalisme traditionnel centré sur l’Église et endossent les réformes de Louis J. Robichaud. Cette accalmie n’est cependant que temporaire.

En 1967, la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, la Commission Laurendeau-Dunton, remet un rapport qui brasse les cartes en révélant que la minorité francophone est défavorisée. Puis, l’Université de Moncton, fondée en 1963, annonce une énième hausse des droits de scolarité.

C’est aussi au cours de cette période que le maire de Moncton, Leonard Jones – un francophobe notoire – pique à vif les étudiants acadiens en critiquant vertement la mission diplomatique à Paris de la Société Nationale de l’Acadie, en janvier 1968.

Jusqu’à ce moment, les jeunes acadiens se disaient que leur génération allait pouvoir atteindre l’harmonie linguistique au Nouveau-Brunswick dès qu’ils allaient remplacer les générations précédentes. Mais le rapport Laurendeau-Dunton et les frasques du maire Jones les poussent à se poser de sérieuses questions. On assiste alors à un «changement de perspective» au sein de la jeunesse acadienne, selon Joel Belliveau.

«Là, ils commencent à dire “c’est quoi l’harmonie au juste, pourquoi il y a de l’harmonie? Il y a de l’harmonie parce qu’on ferme nos gueules, finalement”. Puis les frais de scolarité, c’est ce qui va permettre aux étudiants de mettre ensemble deux et deux, de dire que la question linguistique et la question économique, c’est toute la même chose.»

En février 1968, les étudiants se mobilisent. Ils déclenchent la grève et marchent au centre-ville pour réclamer des services en français. C’est alors que l’on assiste à la naissance de ce que Joel Belliveau qualifie de «néonationalisme».

«1968, c’est la réalisation que même les réformes Robichaud, c’est pas assez, que ça va prendre des mesures spécifiques pour les Acadiens. On renoue avec le nationalisme, mais on n’est plus prêts à revenir à un nationalisme traditionnel. C’est pour ça qu’on renoue avec le nationalisme, mais sous une nouvelle forme, gauchiste, liée à l’idée des droits collectifs», dit-il.

Aujourd’hui, cinquante ans après la révolte étudiante de 1968, que doit-on retenir de cette période marquante qui a été élevée au statut de mythe, notamment grâce au documentaire L’Acadie, l’Acadie?!?. A-t-on raison de voir ainsi cette suite d’événements?

«C’est l’arrivée d’une Acadie avec plus qu’une voix. Moi, je ne pense pas que c’est surfait, mais je suis peut-être biaisé, j’ai travaillé beaucoup là-dessus. Il y a beaucoup de choses qui sont arrivées d’intéressant depuis ce temps-là en Acadie, c’est sûr. Mais pour moi, c’est quand même la naissance d’une certaine modernité.»

  • Avec la collaboration de Pascal Raiche-Nogue