Dossier: Les Niaiseries Acadiennes ou l’érosion de la pensée critique

Bien dupe est celui qui croit tout ce qu’il voit sur internet. Certains sites, comme Niaiseries acadiennes, s’amusent à créer de fausses nouvelles pour divertir leurs utilisateurs. Malgré les signes évidents qu’il s’agit de parodies, ils sont nombreux à tomber dans le panneau.

Le 8 juin 2016, un article circule sur les réseaux sociaux annonçant la disparition du homard géant de Shediac. Le vol de la statue de 55 tonnes a été capturé par des caméras de surveillance, nous dit la journaliste Ève Haché. Le tout est accompagné d’une image du monticule dénudée où l’énorme crustacé devrait pourtant se trouver, entourée d’une banderole jaune typiquement utilisée pour délimiter les périmètres de sécurité.

Une récompense de 100 000$ est même offerte par la GRC pour quiconque aurait des informations permettant de mettre le grappin au collet des malfrats.

Le tout était bien évidemment un canular des Niaiseries acadiennes, qui comptent 36 650 amis sur sa page Facebook, soit presque autant que celle de l’Acadie Nouvelle et beaucoup plus que celle du Téléjournal Acadie. Mais cela n’a pas empêché des gens des localités environnantes de prendre la route pour aller constater la chose de visu. Certains ont même téléphoné à l’hôtel de ville de la capitale du homard pour s’informer s’il s’agissait bel et bien d’une blague, se souvient Maxime Doucet, un des administrateurs du site satirique.

«Les gens se sont vraiment fait avoir cette fois-là.»

Le jeune enseignant de Le Goulet constate un achalandage plus important sur les statuts Facebook de Niaiseries acadiennes que sur son site web. C’est signe que les gens ne lisent pas toujours l’article avant de le commenter ou de le partager, explique Maxime Doucet.

«Ça pourrait expliquer pourquoi on a des gens qui se font prendre. Si tu prends le temps de cliquer, tu vois notre logo bien en vue en haut de la page. Disons que ce n’est certainement pas le logo d’une organisation de nouvelles sérieuses.»

Cette tendance à partager et commenter du contenu sans le lire, les administrateurs du site satirique néo-brunswickois Manatee (publié en anglais seulement) l’ont constaté également. Shauna Chase et Alex Vietinghoff ne comptent plus les utilisateurs qui admettent – dans la section commentaire – s’être fait prendre au jeu.

Basé à Fredericton, le couple compte sur sept ou huit collaborateurs pour alimenter leur plateforme web.

Shauna Chase se souvient du tout premier article qui y a été publié, en octobre 2014. Il s’agissait d’un canular annonçant un couvre-feu pour les enfants de la capitale à l’Halloween.

La force policière de Fredericton s’est plainte d’avoir reçu de nombreux appels suite à la publication de ce canular, et a demandé à ce que l’on cesse de genre de pratique. L’affaire a fait les manchettes de plusieurs médias.

«Ils ont essentiellement publié un communiqué de presse pour dire aux gens de ne pas croire tout ce qu’ils lisent sur internet.»

Shauna Chase et Alex Vietinghoff n’ont jamais eu de répercussion légale à la suite d’une publication dans le Manatee. Ils reçoivent parfois des courriels injurieux, mais la réponse du public demeure majoritairement positive.

«Les gens comprennent ce que nous faisons, et puis nous avons le droit de faire ceci dans la mesure du raisonnable. Notre contenu est humoristique, mais contient aussi un commentaire social.»

L’intention première n’est pas de berner les gens, mais bien de rire avec eux, souligne l’administratrice.

«C’est très évident à la lecture de nos articles que c’est à visée humoristique. Il y a plein d’indices dans le texte… mais il faut au moins prendre le temps de le lire.»

À la maison d’abord

La pensée critique, c’est d’abord à la maison que ça se cultive, estime un père de deux jeunes enfants. John Gun souhaite inciter Owen, 3 ans, et Wyatt, 1 an, à se questionner sur ce qu’ils lisent, voient et entendent, afin de mieux comprendre la vie qui les entoure.

John Gunn se remémore son enfance et constate qu’à plusieurs points il aurait pu aller plus loin dans ses réflexions. Adulte, il souhaite maintenant mieux préparer ses enfants.

La première étape, dit-il, c’est d’encourager l’enfant selon ses champs d’intérêt.

«Quand Wyatt me demande s’il peut faire tel ou tel truc, je lui demande s’il pense qu’il peut, et puis on essaie. Si ça ne fonctionne pas du premier coup, je lui demande ce qu’il pourrait faire pour assurer un meilleur résultat.»

En évitant de donner la réponse immédiatement à son fils, John Gunn le motive à réfléchir de manière autonome et à développer les repères cognitifs nécessaires pour le développement de la pensée critique.

Le pire des vices, dit-il, est de décourager l’enfant avant même qu’il n’ait tenté l’expérience.

«Il faut encourager la curiosité. J’aime bien laisser mes enfants s’amuser librement et les encourager à continuer dans ce qui capture leur intérêt du moment, peu importe ce que c’est. Si à un moment ce sont les lettres, alors parfaites, ce sera des pas de faits quant à leur apprentissage de la lecture.»

Quand John Gunn était enfant, il voulait créer des jeux vidéo. Il a demandé à ses parents et enseignants comment il pouvait faire, mais ceux-ci lui ont répondu qu’il devait aller à l’université et terminer ses études avant de se lancer dans cette entreprise… sans savoir qu’il avait déjà tous les outils à sa disposition.

«Nous avions un ordinateur à la maison. J’aurais pu aller chercher les ressources à la bibliothèque et apprendre du code de base pour programmer. Ça n’aurait certainement pas été un chef d’œuvre, mais qui sait, peut être que j’aurais une tout autre carrière aujourd’hui.»

 

À l’école aussi

L’école a un rôle primordial à jouer dans le développement de la pensée critique chez les enfants, estime un enseignant. Certains, comme Bernard Ferron, mettent les bouchées doubles pour faire en sorte que leurs élèves sachent quoi faire des connaissances acquises.

Pour l’enseignant de la polyvalente Marie-Esther de Shippagan, la théorie sans la pratique, ça ne sert à rien.

Il applique cette philosophie à ses cours, en incitant ses élèves à travailler ensemble pour résoudre des problématiques avec la matière apprise. Tous ces tests sont à livre ouvert.

«Je n’en reviens pas qu’en 2018 on enseigne encore des connaissances sans montrer comment les appliquer. Je veux leur montrer comment aller chercher de l’information, et pour ça, il faut lire, il faut sélectionner ce qui est utile et écarter ce qui est inutile.»

L’enseignant de biologie présente, par exemple, un scénario d’un homme qui a des problèmes digestifs. Il demande ensuite à ses élèves d’expliquer la relation entre les organes affectés, les acides impliqués, et de soumettre une hypothèse expliquant la raison du problème.

Certaines présentations doivent être faites devant un panel d’enseignants, qui juge les groupes d’élèves en fonctions de plusieurs critères, dont l’originalité, le travail d’équipe, et les pistes de solutions expliquées.

Il n’y a pas de mauvaise réponse, souligne l’enseignant, seulement de mauvaises explications.

«Dans la vraie vie, le travail d’équipe et être capable de réfléchir et résoudre des problèmes, c’est ça la clef du succès. Je veux que mes élèves soient les mieux équipés possible pour surmonter les défis qui leur seront présentés.»

La clef du succès

La lecture est l’une des clefs du développement cognitif et de la pensée critique, confirme Robert Cormier, un professeur de psychologie de l’Université de Moncton.

Il est non seulement important d’apprendre à l’enfant comment comprendre les mots d’un texte, mais aussi de pouvoir effectuer des inférences, c’est-à-dire de déduire des informations qu’il n’a pas lues à partir de celles présentes dans le texte.

Robert Cormier encourage les parents à incorporer des exercices d’inférence dès qu’ils commencent à faire la lecture à leurs enfants.

«C’est de simplement s’arrêter en cours de lecture et de demander à l’enfant, “d’accord, que crois-tu qu’il va se produire à la page suivante?” Ça incite une réflexion chez l’enfant et ça aide à développer son sens de l’analyse.»

La pensée critique est utilisée dans toutes les sphères de la vie et pas seulement dans la lecture, fait-il valoir.

«Il y a plusieurs grandes étapes à traverser pour qu’une pensée critique puisse se développer. Tout le monde doit traverser les mêmes étapes, mais ce n’est pas tout le monde qui les traverse à la même vitesse. Il faut simplement favoriser leur atteinte chez les enfants avec des exercices.»

  • Avec la collaboration du journaliste Vincent Pichard