Qu’en est-il du pouvoir en Acadie?

Léon Thériault, professeur d’histoire pendant près de 40 ans à l’Université de Moncton, relatait dans son essai en 1982 ses grandes ambitions pour le peuple acadien et son rêve de province. Trente-cinq ans plus tard, cependant, les choses ne semblent pas avoir évolué.

Qu’en est-il du pouvoir en Acadie? Voilà une question que se posait en 1982 le professeur d’histoire pendant près de 40 ans et fervent militant acadien, Léon Thériault, dans un essai engagé.

À l’occasion des 50 ans de la création du département d’histoire et de géographie de l’Université de Moncton, la faculté des arts a réuni au cours d’une table ronde quelques pointures de l’histoire et de la sociologie de l’Acadie, pour faire l’état des lieux de la question.

Pour Léon Thériault, en 1982, il ne manquait aux Acadiens plus qu’à s’emparer du pouvoir politique pour réaliser leur projet collectif. Dans tous les autres domaines, l’Acadie avait gagné au sein du Nouveau-Brunswick une influence notable. La souveraineté politique restait le dernier gros chantier pour la communauté.

L’historien recommandait alors dans les pages de son essai une série de réformes qui serviraient ce dessein. Parmi elles, on comptait notamment l’érection de Fredericton comme capitale bilingue, l’augmentation du nombre d’études statistiques réalisées sur la communauté acadienne ou l’intégration dans les discussions gouvernementales d’enjeux proprement acadiens.

Au-delà de ces réformes ponctuelles au goût de «faute de mieux», pourtant, M. Thériault avait en tête un projet bien plus imposant, qui donnerait aux Acadiens une authentique possibilité de s’autodéterminer. Comme solution ultime, le traçage d’une ligne allant de Moncton à Edmundston, au nord de laquelle existerait une nouvelle province acadienne.

«Ça prend de l’autonomie pour s’intéresser à autre chose, pour penser à autre chose [qu’au nationalisme]. Au nom de la diversité, de la liberté d’être soi-même, il faut que le groupe soit une consistance en dehors de la revendication», explique en effet Joel Belliveau, professeur d’histoire à l’Université laurentienne, invité à la table ronde.

Une province acadienne représenterait un véritable territoire, à l’intérieur duquel la communauté acadienne pourrait décider elle-même de son avenir.

«Pourquoi un territoire? Pour ne pas être réduit à une communauté linguistique, premièrement, pour ne pas être réduit à une minorité, deuxièmement, et pour permettre à l’Acadie de s’exprimer dans sa diversité», a ajouté Mathieu Wade, diplômé d’un doctorat de sociologie de l’Université de Moncton.

De l’influence, mais pas de pouvoir

Pourtant, en 2018, force est de constater que cet ambitieux projet n’a jamais été réalisé. Loin de l’idéal d’une nouvelle province, les Acadiens ne semblent même pas avoir gagné plus d’influence politique.

Encore pire pour Léon Thériault, les défis semblent s’accumuler pour le peuple acadien.

«Le taux de croissance démographique a cessé de grimper, l’assimilation progresse plus rapidement qu’avant, la population vieillit, nous retenons moins nos jeunes travailleurs, nos journaux ont du mal à vivre, on parle beaucoup moins de projet collectif. Un point à propos duquel je n’avais pas été assez pessimiste, c’est l’état de notre langue parlée.»

En outre, la fougue nationaliste des années 1970 et 1980 paraît avoir fané, et le militantisme, dont Léon Thériault s’était constitué en figure de proue au sein de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick et du Parti acadien, a pris du plomb dans l’aile.

Si quelques Acadiens ont réussi à tracer leur chemin jusqu’aux plus hauts postes politiques de la province, force est d’admettre que les espoirs des anciens militants en faveur de plus d’autonomie pour le peuple acadien ont été mis à mal.

«Quand on parle de pouvoir, moi je pense qu’on n’en a jamais eu. On a peut-être eu de l’influence sur le pouvoir. Il y a eu beaucoup de pouvoir individuel, il y a eu des ministres et des premiers ministres acadiens, mais quand ils ont le pouvoir, ils nous fourrent», à de son côté condamné l’ancien secrétaire général du Parti Acadien, Jean-Marie Nadeau.

Si les problématiques auxquelles a fait face le peuple acadien ont bien été mises de temps en temps sur le devant de la scène, les politiques ponctuelles ne sont pas parvenues à dessiner un projet global pour la communauté.

«On parle moins de l’Acadie en tant que telle, j’ai l’impression. On va parler de tel petit problème ici, de tel autre là, mais on n’a pas de discours global, je trouve. C’est ça qui manque», déplore Léon Thériault.

Si le contexte politique, économique et militant est résolument différent, M. Thériault pense toujours que son essai écrit il y a 35 ans est valide. Cependant, la création d’une province acadienne comme il le rêvait en 1982 ne semble plus réalisable.

«Il manque le lien qui raccroche toutes les parcelles de pouvoir. On n’y est pas et je ne sais pas si on y sera un jour.»

Pas question de baisser les bras pour autant. Même avec peu d’influence politique et d’autodétermination, de nouveaux défis tendent les bras au peuple acadien, que l’ensemble de la communauté devra prendre à bras-le-corps. Au premier rang, pour Léon Thériault, la revalorisation de la langue française.