Exclusif – Des étudiants se disent victimes de discrimination raciale

Des étudiants noirs en science infirmière feraient les frais de comportements et de notations discriminatoires à l’Université de Moncton. Des pressions qui pousseraient certains étudiants à l’échec, voire à l’abandon.

Les allégations ont des airs de déjà-vu pour l’institution. Après que plusieurs membres de la communauté universitaire ont fait entendre leur voix ces dernières années contre des cas de racisme allégué sur le campus de Moncton, la situation ne semble pas avoir évolué.

C’est ce que condamne le professeur de sociologie à l’Université de Moncton, Leyla Sall. En réalisant une étude sur l’immigration francophone au Nouveau-Brunswick – dont l’Acadie Nouvelle a obtenu copie – celui-ci s’est aperçu que les personnes noires, en science infirmière principalement, sont victimes de discrimination raciale.

Selon le professeur de sociologie Leyla Sall, les étudiants noirs poussés à l’échec ou à l’abandon de leurs études à l’Université de Moncton se redirigent pour la plupart au CCNB et y intègrent le programme de soins auxiliaires infirmiers. – Acadie Nouvelle: Marie Toulgoat

En entrevue avec l’Acadie Nouvelle, l’un des étudiants du programme interrogés dans le cadre de cette étude confirme que c’est bel et bien le cas. Cette personne originaire de l’Afrique a souhaité garder l’anonymat par peur que son témoignage ne compromette l’obtention de son diplôme.

Samuel (prénom fictif: NDLR) explique qu’en dépit de ses bons résultats aux évaluations théoriques effectuées en classe – qui répondent à des critères de notation objectifs – les stages, obligatoires et supervisés par une monitrice, sont marqués par de la discrimination et des pressions psychologiques.

«Quand vous partez en stage et que la monitrice veut vous faire échouer, elle dispose de tous les moyens possibles», confie-t-il.

«Parce que tu es Noir et que tu viens d’ailleurs, on te colle le malade le plus difficile»

Samuel explique qu’au cours des stages effectués en hôpital au Nouveau-Brunswick, les personnes noires se voient affecter plus de patients qu’ils ne sont capables de suivre. Une surcharge de travail difficile à gérer qui empêche de toujours administrer les soins de manière optimale.

L’étudiant se souvient d’une journée en particulier où, sous la charge de travail imposée, il a dû travailler auprès de ses patients près de 12 heures sans pouvoir prendre de pause.

Plus de patients que les autres, mais également des patients plus difficiles. Les étudiants noirs doivent en effet régulièrement prendre en charge des cas nécessitant des soins complexes, qui n’ont pas toujours été étudiés en classe, selon les élèves interrogés par le professeur de sociologie Leyla Sall.

«Parce que tu es Noir et que tu viens d’ailleurs, on te colle le malade le plus difficile (…). On te dit que tu dois t’occuper d’un patient qui doit recevoir des médicaments contre la douleur chaque 15 minutes. Si tu n’arrives pas à le réaliser, on te dit que tu n’es pas capable et pas suffisamment préparé, on te dit de rentrer à la maison et on te colle un échec», témoigne Samuel.

La notation des stages est également souvent perçue comme injuste par les étudiants.

Alors qu’il reçoit de bonnes notes lors des enseignements théoriques, Samuel frôle souvent l’échec lors des stages, sans qu’aucun commentaire ou explication sur la notation ne lui soit donné. Or, l’échec à un stage peut compliquer la suite de son parcours universitaire.

En conséquence de cette atmosphère pesante, M. Sall explique qu’une poignée d’élèves ne sont pas parvenus à obtenir leur baccalauréat, voire ont été poussés à l’abandon de leurs études.

C’est le cas de plusieurs étudiants qu’il a interrogé, qui ont intégré le programme de soins infirmiers auxiliaires du Collège communautaire du Nouveau-Brunswick après leur passage à l’Université de Moncton. Un parcours perçu comme moins prestigieux par les étudiants, mais qui garantit un cadre d’étude moins pesant.

Cette atmosphère de racisme n’est pas inconnue des représentants des étudiants. Si le président de la Fédération des étudiantes et étudiants du campus universitaire de Moncton (FÉÉCUM), Alexandre Cédric Doucet, explique que la discrimination raciale est un problème global sur le campus de Moncton, celui-ci confie que la situation semble particulièrement alarmante en science infirmière.

«On a reçu plusieurs étudiants de science infirmière dans nos locaux qui se sont plaints d’avoir vu ou d’avoir subi ça. À l’Université de Moncton, c’est un peu omniprésent, tout le monde sait que ça se passe sur le campus», affirme-t-il.

Si la Fédération reçoit beaucoup d’étudiants qui souhaitent se confier sur la situation qu’ils vivent, peu poussent leurs démarches jusqu’à la direction de l’Université ou déposent une plainte. En cause, la crainte qu’une telle procédure affecte leurs études.

Une situation au point mort?

L’Université de Moncton propose depuis février les services d’une commissaire indépendante, dont la tâche est de recevoir les plaintes des membres de la communauté universitaire, notamment pour des questions de discrimination.

Une initiative dont le président de la FÉÉCUM, Alexandre Cédric Doucet, se réjouit.

«C’est un dossier qu’on a voulu concrétiser depuis environ 20 ans, on l’a finalement eu cette année. On peut déjà voir des progrès, et une ouverture de la personne qui est en place pour les dossiers.»

Pour autant, en dépit de ce nouveau service, les choses semblent avoir du mal à avancer à l’Université, et l’atmosphère pesante que subissent les étudiants noirs semble toujours aussi présente.

Pour le professeur de sociologie Leyla Sall, rien n’a vraiment été fait pour apporter des solutions au problème.

«À l’Université de Moncton, la tradition est de gérer tout cela en interne. Le seul mode de gestion de l’Université, qu’ils pensent efficace, c’est de faire en sorte que les affaires embêtantes n’aillent pas dans l’espace public. Ils pensent qu’ils ont bien géré alors qu’ils n’ont rien fait», déplore-t-il.

Un avis partagé par le président de la FÉÉCUM, qui explique que les représentants de l’institution étudiante ont déjà rencontré la haute direction ou la haute administration sur la question des discriminations raciales sur le campus, sans que des solutions concrètes leur soient parvenues.

Contactée par l’Acadie Nouvelle, l’Université de Moncton a indiqué que la direction de l’Université n’a pas été informée au sujet d’allégations de discriminations raciales dans le programme de science infirmière du campus de Moncton.

«Pour nous, le droit à un milieu de travail et d’études inclusif, respectueux, exempt de toute forme de discrimination, sain et sécuritaire est une priorité», a déclaré le service des communications de l’institution par voie de courriel.

Nous avons ensuite contacté le directeur de l’École de science infirmière, Pierre Godbout, et la doyenne de la  Faculté des sciences de la santé et des services communautaires, Natalie Carrier. Ils n’ont pas souhaité faire de commentaire et nous ont référé au service des communications de l’Université.