EXCLUSIF: Blaine Higgs n’a pas dit toute la vérité sur son passé

Un mémoire écrit par Blaine Higgs dans les années 1980 semble indiquer que le chef du Parti progressiste-conservateur n’a pas dit toute la vérité jusqu’ici sur son passé de militant contre le bilinguisme.

On sait depuis qu’il a été nommé ministre des Finances au sein du gouvernement de l’ancien premier ministre David Alward en 2010 que Blaine Higgs avait tenté sans succès de se faire élire à la tête du parti anti-bilinguisme Confederation of Regions (CoR) en 1989.

M. Higgs a expliqué à plusieurs reprises depuis huit ans que son flirt avec le CoR avait été de courte durée et qu’il y avait mis fin lorsque le parti a commencé à concentrer l’essentiel de ses activités à lutter contre les droits des francophones.

Ce sont les «bons principes démocratiques» et la volonté du CoR de «changer la façon d’administrer le gouvernement» qui l’ont attiré vers le parti, a confié M. Higgs au journal lors de deux entrevues distinctes en 2016 durant et juste après la course à la chefferie du Parti progressiste-conservateur.

«Quand le parti a dérapé et qu’il est devenu fixé sur la question de la langue, je ne me suis pas présenté (aux élections)», avait-il dit.

Un mémoire déposé à titre personnel par Blaine Higgs devant le Comité consultatif sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick en 1985, dont l’Acadie Nouvelle a obtenu copie, laisse cependant croire que les convictions anti-bilinguisme du chef de l’opposition officielle étaient plus profondes qu’il ne l’affirme.

Voici le mémoire en question (voir en fin de texte pour lire la version traduite)  

Dans le document intitulé «Canadian or French, what are we going to be?» (Canadiens ou Français, que serons-nous?), M. Higgs dénonce les «fantaisies irréalistes des droits linguistiques» et réclame le démantèlement du bilinguisme au nom de «l’unité nationale».

«Nous avons quelque 80 cultures différentes dans ce beau pays. Imaginez le chaos si chacune d’entre elles demandait des services dans sa langue maternelle.»

Dans son mémoire, Blaine Higgs attribue une partie des problèmes économiques du nord de la province à la langue et vante les États-Unis pour leur capacité à s’unir sous «un drapeau, un gouvernement et une langue.»

En entrevue avec l’Acadie Nouvelle, vendredi, M. Higgs a admis avoir eu de «véritables préoccupations» concernant le bilinguisme officiel à l’époque et s’être senti «menacé»  en tant que jeune unilingue anglophone originaire d’un milieu rural.

Il assure que ses opinions ont changé avec le temps, surtout depuis le début de sa carrière politique qui l’a amené à visiter les quatre coins du Nouveau-Brunswick à plusieurs reprises.

Blaine Higgs affirme toujours avoir quitté le CoR quand la formation politique est devenue le parti d’une seule cause et a commencé à négliger les autres enjeux.

Le Comité consultatif sur les langues officielles avait été créé par le premier ministre progressiste-conservateur Richard Hatfield en 1984 afin de recueillir l’avis de la population sur le rapport Poirier-Bastarache déposé à l’Assemblée législative deux ans plus tôt.

Le rapport proposait notamment une certaine dualité dans la fonction publique et une régionalisation administrative des services gouvernementaux sur une base linguistique. Ses recommandations ont pour l’essentiel été ignorées par le gouvernement à l’époque.

Le Comité consultatif a tenu une série d’audiences publiques aux quatre coins du Nouveau-Brunswick au printemps 1985.

En avril, le comité s’est arrêté à Saint-Jean durant trois jours pour entendre 38 présentations, dont celle d’un ingénieur de chez Irving Oil âgé de 31 ans, Blaine Higgs.

«Je ne parle pas pour un groupe en particulier ni pour une grande compagnie, mais je sens que je parle au nom d’un grand nombre de Néo-Brunswickois modérés et de Canadiens en général», l’entend-on dire au Comité en guise d’introduction sur l’enregistrement audio consulté par le journal.

«Je peux parler librement et ouvertement, car je ne suis pas un employé de la fonction publique et je ne crains aucune répercussion en conséquence.»

Dans son mémoire, M. Higgs s’en prend au premier ministre Hatfield pour avoir «ignoré la voix de la majorité» en décidant, après son arrivée au pouvoir, de poursuivre le travail entamé par son prédécesseur, le libéral Louis J. Robichaud, avec l’adoption de la première Loi sur les langues officielles.

M. Hatfield n’a pas été réélu parce que les Néo-Brunswckois soutiennent ses politiques linguistiques, avance-t-il, mais parce qu’il n’existe pas de solution de rechange qui pourrait «vraiment les représenter».

C’est pourquoi un groupe qu’il nomme seulement l’«Association» a vu le jour pour veiller à la «préservation des Canadiens de langue anglaise».

En raison du climat actuel, cette association pourrait bien se transformer en parti politique ,prévient Blaine Higgs dans son mémoire manuscrit de 11 pages.

La population anglophone a fait preuve de beaucoup de «compassion» et de «tolérance» envers «les besoins des autres», mais la situation s’approche rapidement du «point de rupture», indique-t-il.

Citant le rapport Poirier-Bastarache, il affirme qu’il s’agit selon lui d’une hérésie que de vouloir faire du Nouveau-Brunswick une province bilingue alors que «seulement 16% de la population sont des unilingues francophones.»

«Je ne peux pas soutenir les arguments selon lesquels les résidents du Nouveau-Brunswick souffrent parce qu’ils ne peuvent pas obtenir de service dans leur langue maternelle.»

«Quand allons-nous grandir et commencer à agir comme des citoyens responsables qui vivent dans le monde réel?», s’interroge Blaine Higgs.

Il propose notamment de mettre fin à l’immersion française dans les écoles anglophones pour rétablir le standard «plus élevé» du système d’éducation d’autrefois.

On devrait plutôt enseigner l’anglais aux francophones «afin qu’ils soient capables de communiquer efficacement avec les agences gouvernementales.»

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Il accuse les porte-parole de la minorité francophone d’être des «activistes en quête d’une lutte pour le pouvoir personnel» qui n’hésitent pas à dépenser l’argent des contribuables pour «briser notre unité nationale».

Le Nouveau-Brunswick, «la province canadienne la plus pauvre», n’a pas les moyens d’être la seule province officiellement bilingue au pays, «la province sacrificielle», simplement pour convaincre le Québec de demeurer dans la fédération canadienne, soutient-il.

Dans son rapport, le Comité consultatif constate que les habitants des régions francophones de la province sont toujours plus pauvres et moins éduqués que ceux des régions bilingues ou anglophones malgré d’importants progrès dans les années 1970.

À ce sujet, Blaine Higgs raconte dans son manuscrit comment qu’il a dû quitter sa communauté près de Woodstock, dans l’ouest du Nouveau-Brunswick, pour trouver de l’emploi.

«Si j’avais choisi de rester dans mon village natal, j’aurais sans doute eu un revenu beaucoup plus bas puisque je n’aurais pas d’emploi. À la place, j’ai décidé de déménager où il y avait du travail.»

«Je ne me suis pas senti lésé et je ne pense pas que le gouvernement aurait dû me fournir un emploi dans ma ville natale.»

M. Higgs concède que le gouvernement devrait faire preuve «d’une attention particulière» envers le nord de la province afin de «stimuler l’économie de cette région».

Il prévient toutefois que le secteur privé risque d’hésiter à investir dans la région en raison des «restrictions de langue» imposées par le bilinguisme officiel.

«Il faut souligner que la plupart des investisseurs proviennent du secteur anglophone, qu’ils soient étrangers ou non», dit-il.

Blaine Higgs fait six recommandations dans son rapport. En plus de l’abolition de l’immersion française, il demande la tenue d’un référendum pour faire de l’anglais «la seule langue officielle» du Nouveau-Brunswick.

Le gouvernement devrait s’engager à «soutenir une seule culture, la culture Canadienne, et une seule langue, la langue de la vaste majorité, la langue anglaise.»

Aujourd’hui, Blaine Higgs affirme que le Nouveau-Brunswick est «une meilleure province» en raison du bilinguisme.

«Il y a 35 ans, j’avais des opinions très différentes de celles que j’ai aujourd’hui sur plusieurs sujets», a-t-il dit, vendredi.

«Avant 2010, je n’ai pas été beaucoup exposée aux choses que j’ai apprises (depuis) au sujet du nord de la province et des régions francophones.»

«J’ai appris la richesse de la culture (francophone). Mon expérience au cours des huit dernières années a été tellement différente de ce que j’ai connu durant toute ma carrière parce que je n’y avait pas été exposé. Nous pouvons bâtir là-dessus», a-t-il dit.

Le mémoire déposé en 1985 par Blaine Higgs traduit librement par les journalistes Mathieu Roy-Comeau et Pascal Raiche-Nogue

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