Pénurie de travailleurs qualifiés: défi majeur des entrepreneurs francophones

Anne Herbin, Bachir Adjani, Tarik Zair et Victor Urbain sont tous originaires de différents pays, mais ils ont tous en commun le fait d’avoir choisi de s’établir dans la Péninsule acadienne.

Année après année, le Conseil économique du Nouveau-Brunswick nomme la pénurie de travailleurs qualifiés comme étant l’un des plus importants défis qui attendent les entrepreneurs francophones.

Aux yeux de l’économiste et analyste Richard Saillant, la Péninsule acadienne et le Nouveau-Brunswick en général, doivent miser davantage sur les nouveaux arrivants pour affronter les défis démographiques et de main d’œuvre imminente.

L’auteur des livres Au bord du gouffre et Deux pays: Le Canada à l’ère du grand déséquilibre démographique était de passage cette semaine dans le nord-est de la semaine dans le cadre de la tournée Nouvelles conversations, organisée par le Conseil multiculturel du Nouveau-Brunswick.

Selon M. Saillant, si la tendance se maintient, le Nouveau-Brunswick pourrait perdre 30 000 travailleurs au cours des 15 prochaines années. Le nord-est de la province n’échappera pas à la tendance, avertit-il.

L’âge moyen dans plusieurs localités de la Péninsule acadienne est d’environ 50 ans, dont 54 ans à Lamèque. De plus, 10 000 travailleurs et 40% des entrepreneurs du comté de Gloucester ont plus de 55 ans.

Entre temps, le vieillissement de la population occasionnera une hausse de la demande pour les services publics et les dépenses en santé, ajoute-t-il.

Bien entendu, la rétention de travailleurs originaires du Nouveau-Brunswick et le recrutement de travailleurs d’autres provinces font aussi partie des solutions aux défis, mais la province doit en faire plus pour attirer de nouveaux arrivants.

L’économiste cite l’exemple de l’Île-du-Prince-Édouard, qui a intensifié ses efforts en matière d’immigration il y a quelques années.

Alors que seulement 555 nouveaux arrivants se sont établis dans la province de 2001 à 2005, environ 3360 immigrants se sont installés sur l’île de 2011 à 2016, une hausse de 505%.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le taux de chômage n’a pas augmenté. Il a même diminué à certains endroits, dont à Charlottetown. En moyenne, le taux de chômage dans la capitale insulaire s’élevait à 8% en 2014. Trois années plus tard, en 2017, ce chiffre avait baissé à 6,69%.

Détruire les mythes

Lors de sa présentation, Richard Saillant a tenu à détruire plusieurs mythes entourant l’immigration. Par exemple, pourquoi dit-on qu’il y a une pénurie de main-d’œuvre au Nouveau-Brunswick alors que le taux de chômage demeure élevé, particulièrement dans le nord?

«Dans une économie saisonnière, c’est normal qu’il ait plus de gens sur l’assurance-emploi que dans d’autres régions. C’est une question de structure économique, mais ce n’est pas parce qu’il y a beaucoup de gens sur l’assurance-emploi qu’il y a une masse de gens disponibles pour travailler à l’année dans d’autres industries. Ce n’est pas parce qu’un taux de chômage est élevé qu’il ne peut pas y avoir de pénurie de main-d’œuvre.»

Il a aussi démenti l’argument voulant que les immigrants «volent» les emplois de gens locaux.

«Il y a une perception qu’un marché comprend un nombre fixe d’emplois dans l’économie. Quand les gens viennent ici, des employeurs voient de nouvelles opportunités et créent des emplois. L’économie se met à rouler.»

L’économiste rappelle d’ailleurs que pour les employeurs, le processus d’embauche d’une personne immigrante compte de nombreuses étapes.

«Ils doivent démontrer qu’ils ont recherché de façon très active des candidats locaux pour remplir les postes. Il faut afficher le poste pendant une période déterminée à trois endroits différents. Il faut aussi débourser 1000$ pour une étude de marché locale.»

Témoignages

Tarik Zair, originaire de l’Algérie, est installé dans la Péninsule acadienne depuis quelques années. Il s’est installé définitivement dans la région lorsqu’il s’est déniché un emploi chez Kalko Technologie, une entreprise locale spécialisée dans l’informatique, après ses études au Collège communautaire du Nouveau-Brunswick, à Bathurst.

Son expérience au Canada n’a pas toujours été évidente, surtout lorsqu’il a initialement posé ses valises à Montréal.

«À Montréal, ils ne sont pas toujours gentils entre eux, alors ce n’est pas toujours évident pour les nouveaux arrivants», a-t-il lancé à la blague.

C’est un peu par hasard qu’il a entendu parler du Nouveau-Brunswick grâce à un ami. Peu après, il a décidé de s’informer un peu plus et il a appris qu’il pouvait étudier en français à Bathurst. Il s’est alors inscrit au programme de Réseautique et sécurité informatique.

«La personne responsable d’accueillir les étudiants internationaux a changé ma perception des gens au Canada. Il nous a très bien accueillis et j’ai commencé peu à peu à connaître les Acadiens.»

Victor Urbain, du Cameroun, est sur le point de décrocher un baccalauréat en gestion de l’information à l’Université de Moncton, campus de Shippagan. Il espère pouvoir se dénicher un emploi intéressant dans la région par la suite.

Jusqu’à maintenant, il apprécie son expérience dans l’ensemble. Il a même été élu à la présidence de l’association étudiante de l’UMCS.

Avant d’arriver au Canada, il a étudié brièvement en Inde. Son passage en Asie du Sud a été teinté de racisme.

«Ici, c’est carrément l’opposé. Il faut dire qu’aucun pays n’est parfait. Il y a parfois des gens qui vont mettre un peu de sable dans la sauce pour remettre en question le principe de l’immigration, mais dans l’ensemble, les gens ici sont très accueillants et réceptifs.»