Soins à domicile: des travailleuses se sentent exploitées

Salaires bas, horaires incertains et exposition à la violence, les travailleuses des services des soins communautaires doivent faire face à des conditions de travail difficiles. Des intervenants ont fait le point sur leur situation mardi à Moncton.

«On a des salaires très bas. Si un de mes clients doit aller à l’hôpital et qu’on ne m’en donne pas un autre, je perds 24 heures de travail dans la semaine. Parfois, il faut prendre un deuxième emploi à côté pour s’en sortir», témoigne Kathy Mann, travailleuse dans le domaine des soins à domicile.

Cette employée de la Croix-Rouge canadienne sillonne les routes de la région de Campbellton depuis 28 ans pour accompagner des personnes âgées qui souhaitent rester à la maison le plus longtemps possible.

En plus des soins personnels qu’elle doit dispenser, elle est également chargée de cuisiner, de faire le ménage et d’aller faire les courses, entre autres tâches.

Un travail indispensable au Nouveau-Brunswick, dont la proportion d’aînés est la plus importante du Canada.

Pourtant, les difficultés s’accumulent pour les employés – qui sont en écrasante majorité des femmes – et il est très souvent difficile de joindre les deux bouts.

Sa collègue, Kathy Perry, travaille comme aidante à domicile depuis 30 ans. Comme Mme Mann, elle gagne 13,65$ l’heure, soit 2,40$ de plus que le salaire minimum au Nouveau-Brunswick.

Face à la difficulté de vivre avec seulement cet emploi, elle a dû, à quelques années de la retraite, débuter une seconde profession.

«Quand les clients chez qui j’allais pour m’occuper d’eux sont morts, la Croix-Rouge n’a pas réussi à me donner de nouveaux patients. J’ai dû commencer un nouveau travail dans un foyer de soins à temps plein.»

Depuis la privatisation du Programme extra-mural (annoncée en 2017 et entrée en vigueur le 1er janvier 2018), la concurrence est rude pour les travailleuses du secteur des soins à domicile pour trouver des clients.

Une concurrence qui plonge souvent celles-ci dans une grande précarité, selon les intervenantes à qui nous avons parlé.

«Il tenait un pistolet dans ses mains»

À l’insécurité économique s’ajoutent par ailleurs des cas de violences fréquents, contre lesquels les aidantes peinent à se défendre.

«Quand on se rend dans une maison, on ne sait pas ce qu’il y a derrière la porte, je le sais de mon expérience personnelle. J’avais un patient dont le fils était alcoolique, et quand je me rendais là-bas, je ne savais pas à quoi m’attendre. Allait-il être sobre, allait-il être saoul?», témoigne Mme Mann.

Mme Perry se souvient quant à elle d’un épisode au cours duquel elle a dû faire face au fils d’une patiente, un pistolet dans les mains, qui menaçait de lui tirer dessus.

Des violences récurrentes, et parfois extrêmes, contre lesquelles les aidants et aidantes à domiciles n’ont rien pour se protéger.

Les deux femmes déplorent que leur employeur, la Croix-Rouge canadienne, ne les prépare pas à ce qui les attend avant de leur attribuer de nouveaux patients.

Face à ces piètres conditions de travail, les travailleurs du domaine des soins à domicile partagent l’impression que le travail qu’ils fournissent n’est pas reconnu à leur juste valeur.

Des cas pas si isolés

Pour Hélène Albert et Lise Savoie, professeures à l’École de travail de social de l’Université de Moncton, ce manque de reconnaissance est une réalité pour toutes les travailleuses dans les services de soins communautaires.

«Il y a une logique patriarcale: parce que c’est supposé être naturel pour les femmes d’aider les autres, on ne reconnaît pas le travail qu’elles font auprès des personnes qu’elles accompagnent», explique Mme Savoie.

Avec deux autres collègues, les professeures ont conduit une étude sur les travailleuses des soins à domiciles dans les régions rurales et francophones du Nouveau-Brunswick.

Selon leurs conclusions, présentées au cours d’une conférence mardi à l’Université de Moncton, les travailleuses sociales, exposées à une absence de reconnaissance et à des conditions de travail pitoyables, font aujourd’hui les frais d’une «véritable exploitation».

L’équité salariale comme solution

Une solution à cette situation, selon les représentants de la Coalition pour l’équité salariale au Nouveau-Brunswick, qui a organisé la conférence, est de garantir l’équité salariale dans le secteur privé.

La Coalition et les auteures de l’étude réclament que les salaires dans des services communautaires soient égaux à ceux de métiers de même valeur à prédominance masculine.

Au Nouveau-Brunswick, selon les chiffres de la Coalition, un manutentionnaire touche en moyenne 18,56$ l’heure, et un électricien 22,50$.

Bien que l’équité salariale soit déjà imposé dans la fonction publique provinciale, rien n’oblige les entreprises et les organismes à but non-lucratif (comme la Croix-Rouge) de rémunérer de manière égale des travaux de valeur égale.

Un manque de législation qui nuit grandement aux travailleurs et travailleuses des domaines à prédominance féminine, comme le domaine des soins à domicile.

Comme le rappelle la directrice générale de la Coalition, Johanne Perron, les employés du service des soins communautaires du Nouveau-Brunswick comptent parmi les moins bien rémunérés du pays.

Alors qu’une employée d’un service de soin touche environ 13$ l’heure dans la province, une employée dans le même domaine au Québec est par exemple rémunérée près de 20$.