Un parcours jonché d’embûches pour un travailleur du Restigouche

Camerounais d’origine et Acadien de cœur, Gabriel Kuaté travaille au sein du département d’informatique de l’entreprise Groupe Savoie de Saint-Quentin. Son parcours pour devenir citoyen canadien a toutefois été parsemé d’embûches. Et n’eût été sa détermination à venir s’installer au Restigouche-Ouest, il aurait depuis longtemps abandonné son «rêve canadien».

De nombreuses régions au Nouveau-Brunswick composent depuis quelques années un déclin démographique important, une situation qui n’est pas sans conséquence pour ceux qui restent. L’immigration est souvent citée comme solution. Et l’immigration francophone, elle, un bonus. Mais la réalité est que l’immigration est un processus long, pénible et souvent ingrat pour ceux qui s’y frottent. Pour chaque immigrant qui reste, nombreux sont ceux qui ont abandonné en cours de route.

Résumer le parcours et toutes les mésaventures de Gabriel Kuaté en quelques lignes serait impossible. De son propre aveu, il pourrait écrire plusieurs chapitres – voire même un roman entier – tellement les revirements furent nombreux dans sa tentative d’obtention de citoyenneté. Aujourd’hui résident permanent, il peut enfin souffler…et se délier la langue.

Qu’est-ce qui l’a amené ici du départ? Un mélange d’opportunités et de goût d’aventure.

En fait, c’est l’Acadie qui est d’abord venue à Gabriel. Celui-ci est tombé par hasard à la fin des années 90 sur un entrepreneur bien connu de Kedgwick, Alain Bélanger, alors en mission économique au Cameroun.

«Je suis devenu en quelque sorte son guide touristique. Et avant de partir, il m’a dit que si je voulais un jour immigré au Canada, qu’il était prêt à me donner un coup de main. Cette proposition n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd», raconte-t-il.

Après des études universitaires, il décide en effet de se prévaloir de l’offre du Restigouchois. En 2003 il débarque à Montréal et prend la direction de Kedgwick où il travaillera jusqu’en 2005. Durant cette période, il apprend à apprécier sa communauté d’adoption, à aimer le peuple acadien avec qui il dit trouver des similitudes historiques et traits de caractère avec son propre peuple.

C’est à ce moment, alors qu’il s’affairait tout bonnement à renouveler son visa de séjour, qu’une première tuile lui tombe sur la tête. Sa demande est refusée. Il doit retourner au Cameroun.

«La raison qu’on me donne? On a des quotas à respecter et c’est tombé sur moi de façon aléatoire», se remémore-t-il.

Le coup est dur à encaisser. Car au cours de son séjour, ses amis sont devenus une véritable famille.

«Ce fut un choc monumental pour moi. J’étais parti dans l’espoir de m’installer et de me trouver un bon emploi ici, ce que j’avais. Et d’un coup, on me retourne chez moi où je dois tout recommencer à zéro», soupire-t-il.

Au lieu de contester ou pire, de rester et d’enfreindre la loi, il repart au Cameroun, mais avec une idée bien précise en tête: revenir.

Nouvelle tentative

Chez lui, il recommence sa vie, se trouve une conjointe et fonde une famille. Ça lui prendra cinq ans avant d’être suffisamment solide financièrement pour retenter l’aventure canadienne. Il revient ainsi en 2010, seul.

«Je ne pouvais pas risquer d’apporter tout le monde avec moi sans être préalablement installé, et sans savoir ce qu’il allait m’arriver. Car j’avais toujours cette première expulsion derrière la tête», relate-t-il.

L’expérience se déroule bien et le travail ne manque pas. Puis vlan, une seconde gifle au visage surgi. Quatorze mois après son arrivée, il est à nouveau victime des quotas d’immigration puis retourné chez lui.

«J’ai demandé aux fonctionnaires de l’immigration s’il y avait quelque chose qui clochait à mon dossier, quelque chose qui jouait contre moi. Mais tout était correct. Je n’étais qu’une victime des statistiques. C’est doublement frustrant», exprime Gabriel.

Le voici donc de nouveau à la case départ et pourtant, tout aussi entêté à revenir malgré ce deuxième échec. Du Cameroun, il continue de travailler à distance pour une compagnie du Nouveau-Brunswick. Il convainc même des hommes d’affaires africains à investir ici. Et c’est de nouveau le grand départ, seul une fois de plus pour commencer, puis suivent sa conjointe (Marie-Josée) et ses deux filles. Cette fois sera la bonne. En 2014, après 11 années d’incertitudes, lui et l’ensemble de sa petite famille obtiennent leur résidence permanente.

Changements nécessaires

Content de la conclusion de son aventure, il croit néanmoins que le processus d’immigration au Canada aurait besoin d’être grandement rafraîchi.

«Ce n’est pas la province qui met des bâtons dans les roues. Au contraire, je crois qu’on aimerait pouvoir attirer plus d’immigrants ici. Mais le processus actuel est tellement lourd, compliqué et incompréhensible que plusieurs se découragent et finissent par laisser tomber. Ce n’est pas tout le monde qui tenterait trois fois leur chance, surtout compte tenu des coûts importants que cela implique. Combien de bons candidats, sérieux et productifs ont abandonné, aigris par l’immigration? Il y en a plusieurs», souligne-t-il.

Et il en connaît. Certains étaient des étudiants de l’étranger, d’autres des travailleurs. Cette semaine justement il a dit adieu à un confrère français.

Malgré ses péripéties, il n’en veut pas pour autant aux fonctionnaires de l’immigration.

«Je suis ici après tout et je suis très content. Ce que je dis aujourd’hui peut sembler critique, mais ça se veut constructif. Je ne tire pas contre le système, je lève simplement un drapeau pour dire: ‘’hey, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas bien ici’’. Je raconte mon expérience pour faire avancer les choses et aider autant les futurs immigrants que les employeurs», précise-t-il.