L’ascension controversée des Métis de l’Est

C’était en 1948 que son père le lui a dit. Il était étendu sur le canapé dans le salon de leur maison, à Yarmouth, en Nouvelle-Écosse, son corps ravagé par la tuberculose.

«Il savait qu’il n’avait que quelques mois à vivre, se souvient Mary Lou Parker. Il m’a dit que nous avions du sang indien, ce qui fait de nous des Métis.»

L’adolescente âgée de 12 ans était fière de ses racines autochtones. Mais elle a été avertie de ne jamais révéler son héritage «métis», comme on l’appelait alors, de peur d’être boudée.

Elle a donc gardé le secret jusqu’à des années plus tard. En quête d’identité et de reconnaissance, elle a formé la Métis Nation Eastern Woodland, en Nouvelle-Écosse, en utilisant un terme typiquement métis associé à l’Ouest canadien.

Mme Parker a depuis découvert qu’il y a beaucoup plus de gens comme elle dans l’est du Canada.

Son groupe – l’un des nombreux groupes de Métis de l’Est à émerger au cours des dernières années – a connu une croissance exponentielle et compte maintenant 30 000 membres.

Mais la soudaine prolifération des Métis autoproclamés dans l’Est du Canada est devenu un débat profondément conflictuel.

Selon les données du recensement, le nombre de Métis a grimpé de près de 150% au Québec et de 125% en Nouvelle-Écosse de 2006 à 2016, selon Statistique Canada. La tendance serait la même au Nouveau-Brunswick. Des douzaines de nouvelles organisations métisses ont vu le jour au cours de la même période.

Beaucoup utilisent des cartes d’identité qui ressemblent à des cartes de statut indien. D’autres ont tenté de revendiquer des droits autochtones par l’entremise des tribunaux, ce qui donne l’impression que les nouveaux arrivants autochtones sont des soi-disant agresseurs de droits.

«C’est une chose de dire: “Je suis membre des Premières Nations, cela fait partie de ma culture et je veux en apprendre plus à ce sujet”, affirme Cheryl Maloney, militante mi’kmaq et professeure de science politique à l’Université du Cap-Breton.

«Mais ce n’est pas ce qu’ils disent. Ils essaient d’être considérés comme des Métis en vertu de la Constitution et d’avoir des droits et des avantages.»

De nombreux critiques rejettent catégoriquement l’existence d’une identité métisse distincte dans les Maritimes et au Québec.

Les personnes de sang mixte de la région sont soit intégrées dans les communautés autochtones ou assimilées aux nouveaux arrivants européens, contrairement aux Métis de Louis Riel dans l’Ouest canadien.

«Lorsque vous regardez les Maritimes et le Québec, les enfants des mariages mixtes ont été acceptés par l’une ou l’autre des parties, dans notre cas, les Mi’kmaq ou les Acadiens», dit Daniel Paul, aîné Mi’kmaq et historien.

«Il n’y avait pas de communauté métisse dans cette région.»

Pour ceux qui se considèrent comme des Métis de l’Est, le rejet de leur identité est vue comme une exclusion – une continuation de leur statut d’opprimé et de la maltraitance que les gens aux multiples métissages ont affrontée pendant des générations.

Ils soutiennent qu’il existait dans la région un peuple métis distinct ayant une histoire et une culture communes, et pas seulement des ancêtres autochtones. Mais ces personnes aux origines multiples ont été obligées de s’identifier comme blanches par crainte de discrimination.

«Nous avons été forcés de nous assimiler à des Blancs, nos identités ont été volées, dit

Mme Parker, grand chef des Métis des forêts de l’Est. Nous récupérons maintenant notre héritage autochtone.»

La femme âgée de 82 ans dit qu’elle ne cherche pas des avantages – seulement la reconnaissance et l’inclusion.

«Nous ne sommes pas en train de mendier de l’argent. Nous ne sommes pas à la recherche des dons du gouvernement, dit-elle. Nous savons qui nous sommes, nous voulons juste la reconnaissance.»

Cependant, pour les Mi’kmaq qui ont consenti des sacrifices importants pour défendre leurs droits issus de traités, cette ascension des Métis de l’est est troublante.

ls disent que les peuples autochtones ont énormément souffert des efforts pour les assimiler. Cela comprend le système des pensionnats – ce qu’un bureaucrate fédéral a appelé la «solution finale au problème indien».

«Nous avons traversé l’enfer au cours des dernières années avec le gouvernement et les colons», affirme Allison Bernard, coordonnatrice des pêches auprès de l’Initiative des droits Mi’kmaq de la Première Nation d’Eskasoni, au Cap-Breton.

Le scepticisme des Métis autoproclamés dans la région est compréhensible étant donné l’expérience des peuples autochtones ici, dit-il, soulignant qu’il a été forcé de défendre son droit de chasser au tribunal après avoir abattu un orignal.

«Tout au long de l’histoire, nous avons résisté à la colonisation et parlé des horreurs qu’ont subi les peuples autochtones», affirme Jarvis Googoo, un avocat non pratiquant à Halifax et un Mi’kmaq de la Première Nation We’koqma’q.

«Où étaient ces Métis pendant tout ce temps?»

Pourtant, cacher le patrimoine autochtone était une question de survie, affirme Karole Dumont, chef du Conseil du premier peuple métis du Canada.

«Si vous pouviez passer pour un Blanc, vous le faisiez, dit-elle. Être Autochtone ou Métis était sale et c’était un tabou.»

Les familles métisses «se sont cachées à la vue de tous», dit M. Dumont, et bien qu’elles n’aient pas «annoncé» leurs racines autochtones, elles ont continué à vivre comme des Métis en secret.

«Nos grands-parents et nos arrière-grands-parents ont fait ce qu’ils avaient à faire pour s’assurer qu’aucun de leurs enfants ne se retrouve dans les pensionnats.»

«Une histoire à partir de rien»

L’avocate Jean Teillet est l’arrière-petite-nièce de Louis Riel et l’un des meilleurs avocats des droits des Métis et des Premières Nations du pays.

Son argument – que la plus haute cour du pays a finalement adopté – était qu’une communauté métisse portant des droits devait prouver plus qu’un lien généalogique avec un ancêtre autochtone.

La Nation métisse de l’Ouest, par exemple, a une histoire d’origine, un nom, des liens de parenté, une langue, des traditions, des symboles, un territoire et une culture comme la musique, la danse et la nourriture.

«Il ne s’agit pas seulement de gens qui ont ce que j’appelle une grand-mère indienne, dit-elle.

«C’est un peuple historique qui a vu le jour avant que le Canada s’affirme sur son territoire.»

Mme Teillet dit que les revendications métisses de l’Est du Canada semblent dépendre d’un marqueur clé de l’appartenance – une connexion généalogique – sans aucune autre preuve.

«Parfois, ces gens dans l’Est du Canada appuient toute leur réclamation sur une relation vieille de 400 ans avec une femme des Premières Nations», dit-elle.
«Il n’y a rien de plus là-bas.»

Environ 20 procès ont été intentés par des Métis autoproclamés dans la région revendiquant des droits ancestraux. Chacun d’eux a échoué, dit Mme Teillet.

Dans une décision, un juge a déclaré qu’il serait «plus facile de clouer du Jell-O au mur» que de trouver des preuves à l’appui de la revendication, raconte-t-elle.

«Je pense qu’ils concoctent une histoire à partir de rien.»