Services de santé en zones rurales: «On est au bord du gouffre»

Les Néo-Brunswickois sont-ils tous égaux en matière de santé et d’accès aux soins? Clairement non, rétorque l’organisme Égalité santé en français qui tire, une nouvelle fois, la sonnette d’alarme. La réalité est particulièrement désastreuse dans les zones rurales, mais pas irrémédiable.

Il y a quelques mois, Juliette Paulin, de Lamèque, a eu un grave problème de santé.

«C’était à l’automne», se souvient-elle.

Elle n’a pas pu se rendre à l’hôpital de son village: l’établissement n’est ouvert qu’en journée, de 8h à 16h. Il était fermé lorsque l’incident s’est produit.

«J’ai dû appeler une ambulance pour qu’ils m’emmènent à Tracadie. C’était stressant de les attendre. Puis, il y a eu la route. Je me rappelle avoir dit aux ambulanciers: ‘‘Par chance qu’il ne neige pas.’’»

Dans les milieux reculés comme les îles Lamèque et Miscou, l’hiver est la saison la plus redoutée pour celles et ceux qui ont besoin de soins.

«On peut avoir deux plaines à traverser. Les vents sont rudes et les charrues ne passent plus après 23h. Si les chemins sont bloqués, on est coincé», se désole-t-elle.
Juliette Paulin est loin d’être la seule à se préoccuper de la situation à laquelle elle est confrontée au quotidien. Une autre résidente de Lamèque tient un discours similaire, mais avec des mots plus durs.

«Je préfère ne pas donner mon nom. J’ai travaillé dans le milieu médical», prévient-elle d’emblée.

En début de mois, son compagnon a fait une crise de calculs rénaux. Là encore, le couple a dû se déplacer jusqu’à Tracadie parce que le problème est survenu en dehors des heures d’ouverture de l’hôpital du village.

«Mon conjoint a été traité sur le moment, mais ils l’ont référé à Bathurst pour voir un spécialiste. Il a fallu aller là-bas après.»

Notre interlocutrice ne blâme pas le personnel hospitalier.

«Ils font ce qu’ils peuvent», assure-t-elle.

Elle dénonce le système de santé dans sa globalité, résultat des différentes politiques mises en place par les gouvernements.

«Les élus sont dans leur tour d’ivoire. Ils ne nous respectent pas. Dans nos petites communautés, on est oublié. On est traité comme des citoyens de troisième, voire de quatrième classe. Ça me révolte.»

Constat alarmant

Ces deux exemples n’étonnent pas le Dr Hubert Dupuis. Le président d’Égalité santé en français dresse le même constat alarmant.

«C’est la catastrophe dans les zones rurales, lâche-t-il. La priorité est accordée aux hôpitaux régionaux et non aux hôpitaux ruraux. C’est un pillage de ressources humaines et matérielles.»

Pour étayer son propos, le responsable liste les fermetures de services qui ont été opérées ces dernières années. Il fut un temps où l’établissement hospitalier de Lamèque comportait un service pédiatrique.

«Il y a avait 12 lits, maintenant on n’en a plus aucun. Ça ne veut pas dire que les enfants ne sont plus malades à Lamèque», souligne Juliette Paulin.
«On est au bord du gouffre», affirme le Dr Dupuis.

Pourtant, il est encore temps de changer les choses, d’après lui. En janvier, sa corporation a mis en place un comité chargé de définir les moyens possibles à mettre en place pour sauver les hôpitaux ruraux. Le fruit de cette réflexion a été rendu public, mardi en fin de matinée.

Les membres du comité ont rédigé un document dans lequel ils proposent des solutions. La démarche n’est pas anodine. Louise Blanchard, impliquée dans ce projet, parle d’«un moment historique».

«C’est la première fois, au Nouveau-Brunswick, que les hôpitaux ruraux travaillent ensemble pour établir une charte commune.»

Pour ce rapport, le Dr Louis-Marie Simard, de Cocagne, a été mis à contribution. Il préconise des changements drastiques: plus d’autonomie au niveau de la gouvernance.

«Il faudrait pour chaque hôpital en milieu rural un conseil d’administration indépendant et une direction générale indépendante. Cela donnerait plus de flexibilité. Aujourd’hui, tout se décide à Fredericton.»

Le Dr Simard appelle à la décentralisation et la dépolitisation.

«Le système actuel baigne dans la médiocrité. Il encourage la non-performance et fonctionne à court terme en raison des enjeux électoraux. La santé est devenue un outil pour les politiciens dans leur conquête du pouvoir.»

En fin de compte, les patients en pâtissent. Surtout ceux des coins isolés.

«La clientèle rurale est la plus mal servie. C’est une aberration, car on parle de personnes âgées, en majorité, donc plus sujettes aux problèmes de santé.»

L’aspect linguistique est indissociable des questions liées à la qualité et à l’avenir des soins prodigués au Nouveau-Brunswick. Depuis longtemps, Égalité santé en français déplore d’importantes inégalités entre les régies Horizon (pour les anglophones) et Vitalité (pour les francophones).

«Dans notre province, la population rurale se trouve majoritairement sur le territoire desservi par la régie Vitalité et elle est francophone», indique le Dr Hubert Dupuis.

Des propos qui «sonnent faux»

«Tant que je serai à la tête du gouvernement, aucun hôpital en milieu rural ne fermera.»

À plusieurs reprises ces dernières semaines, le premier ministre Brian Gallant a martelé cette phrase. Cette position tranchée rassure-t-elle? Les responsables d’Égalité santé en français la balaient du revers de la main.

«Ces propos sonnent faux dans mes oreilles. Depuis son arrivée à Fredericton, M. Gallant n’a pas arrêté de fermer des services. Certains établissements ont perdu leur laboratoire, leur service d’oncologie… C’est inacceptable», répond le président, le Dr Hubert Dupuis.

La privatisation du programme extramural en début d’année a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

«C’était une décision méprisante et arrogante du gouvernement actuel envers la population.»

Le médecin se défend de tenir un discours politique. Il n’affiche aucune préférence de parti.

Lui et les autres membres de la corporation souhaitent ardemment que les hôpitaux ruraux soient dotés de plus de services et de plus de ressources. L’idée plaît au cœur des communautés.

«Ce serait merveilleux si ça pouvait fonctionner comme ça», commente Juliette Paulin, de Lamèque.

Préoccupation majeure des citoyens, il y a fort à parier que la santé devienne un enjeu de la campagne électorale à venir.