Itinérance: «Le plus difficile, c’est le regard des autres»

Sabrina Robichaud rêve encore. Même si elle passe une partie de ses journées à mendier sur la rue Main à Moncton, la jeune femme âgée de 23 ans n’en veut pas à la vie. Elle a toujours espoir de voir son destin changer.

Victime de harcèlement à l’école et par la suite de conjoints abusifs, la jeune femme s’est retrouvée à la rue, sans le sou.

Son histoire ressemble à celle de tant d’autres.

Sauf que si elle n’est pas unique, elle est tout de même tragique et bouleversante.

Originaire de Truro, en Nouvelle-Écosse, elle a passé une partie de sa vie à Moncton.

Des connaissances dans la province voisine lui donnent parfois un refuge pendant les mois d’hiver, mais l’été, c’est toujours sur la rue Main qu’elle aboutit.

«Je partage un petit logement avec une autre personne, mais j’ai beaucoup de difficulté à pouvoir manger. Je voudrais me trouver du travail, mais ce n’est pas facile. Mon chèque d’aide sociale couvre à peine les frais reliés à ma chambre. Il ne me reste plus rien pour acheter de la nourriture», raconte-t-elle, assise sur le pavé.

«J’ai distribué plusieurs CV, mais je n’ai eu aucune nouvelle. Personne ne m’a appelée. Je veux vraiment trouver du travail. Je ne quête pas de l’argent aux passants par choix.»

Sabrina a occupé un emploi de gardienne au printemps, mais elle a dû l’abandonner, dit-elle, à cause de son asthme.

«La personne pour qui je travaillais n’avait pas les moyens de m’acheter une passe d’autobus. Comme je ne pouvais pas marcher. J’ai dû quitter cet emploi», explique-t-elle tristement.

«Le plus difficile, c’est de voir le regard que les gens portent sur moi. Je sais qu’ils me jugent. Ce n’est pas le genre de vie que je veux.»

Contrairement à plusieurs autres itinérants qui se retrouvent dans la rue, la drogue et l’alcool n’ont rien à voir avec sa descente aux enfers, jure-t-elle.

«Plusieurs pensent que je suis ici à mendier pour m’acheter de la drogue ou de l’alcool. Mais je déteste l’odeur de l’alcool et je ne crois pas dans les drogues.»

Même si la jeune femme disait adorer aller à l’école, quelques brutes l’auraient forcée à abandonner pendant la huitième année.

«J’ai été obligé de quitter l’école parce que je me faisais intimider par plusieurs personnes, des gars et des filles. Ils disaient que j’étais grosse et que j’étais laide. Comme j’étais très timide, je n’osais pas répliquer et je ne savais plus quoi faire.  L’école (une institution anglophone de Moncton) n’a jamais rien fait pour m’aider. Dès que j’ai quitté l’école, je me suis retrouvée dans la rue. Depuis, je me débats comme je peux», soupire-t-elle.

«Ce fut très difficile pour moi de quitter l’école parce que j’adorais étudier. Mais je n’ai pas eu le choix. Il y a même eu un incident où j’ai eu un couteau sous la gorge. Les policiers ont dû intervenir.»

Depuis, elle ère dans la rue, au gré des saisons.

Son seul compagnon, c’est son chat Tamir.

«Des gens me disent de m’en débarrasser, mais ce chat-là, c’est ma vie. C’est comme mon enfant. Je me suis privé de nourriture plusieurs fois pour qu’il puisse avoir quelque chose à manger. Il est tout pour moi. Ça devient difficile de trouver assez d’argent pour nous deux, mais je ne peux pas me résoudre à le donner à quelqu’un d’autre. Il m’a aidé à passer à travers tellement de choses», raconte-t-elle, au bord des larmes.

«Je rêve de me trouver du boulot et un endroit qui sera juste à moi. Je veux juste commencer une la vie que je veux vraiment. Je veux tout faire pour ne pas revenir ici (dans la rue).»

Mais pour le moment, Sabrina Robichaud espère qu’elle aura assez de pièces de monnaie pour se payer un petit sous-marin, une soupe. N’importe quoi.

Une phénomène en hausse

On commence à les remarquer un peu partout dans le centre-ville de Moncton. Avec la belle température, les itinérants tentent de profiter de chaque rayon de soleil pour ramasser quelques dollars qui leur permettront de survivre. Le reste de l’aide, ils l’obtiennent dans des endroits comme la Maison Nazareth et la Harvest House.

«Le phénomène a effectivement continué à s’accentuer dans le Grand Moncton», constate René Epherion, directeur général de la Maison Nazareth.

Selon lui, la ville de Moncton est un peu victime de sa prospérité et de sa croissance rapide.

«Nous on est la porte d’entrée pour le Canada atlantique. Beaucoup de gens s’arrêtent chez nous et vont ensuite à Halifax ou ailleurs en Nouvelle-Écosse pour essayer de trouver une meilleure vie. Sauf que plusieurs restent bloqués chez nous», explique-t-il.

En 2017, l’établissement a accueilli 729 clients, qui ont passé en moyenne huit nuits dans cette résidence de la rue Clark.

Du côté de la Harvest House, on parle de 1162 clients en 2017.

Si on combine les deux, on constate une augmentation de 17% entre 2016 et 2017.

«C’est énorme et ça met beaucoup de pression sur nos équipes et sur nos installations. On n’a pas un budget élastique, ce qui fait que ça pèse beaucoup sur nos donateurs. J’ai l’impression qu’ils sont en train de s’essouffler en ce moment.»

Les 36 places du refuge sont habituellement occupées pendant la saison estivale et durant les grands froids hivernaux.

Pour le directeur, il est donc crucial d’offrir aux plus démunis un service de qualité.

Il souhaite d’ailleurs que les gouvernements provincial et municipal en fassent un peu plus à cet égard.

«Nous, on est juste le début du processus. Quand les gens tombent dans la pauvreté, ils tombent chez nous. C’est important qu’ils puissent trouver un endroit sûr, sécuritaire et salubre.»

René Epherion a noté une augmentation de sa clientèle entre 2016 et 2017.

«Ce ne sont jamais des augmentations fulgurantes. On ne parle pas ici de 25 % ou de 30%, mais c’est régulier et constant», affirme-t-il.

Le directeur général ne croit pas qu’on manque d’infrastructure pour répondre à la demande, mais plutôt de personnel qualifié pour aider les itinérants.

«La grosse partie des gens qui passent ici ont des problèmes de santé mentale, mais je pense que la majorité veut s’en sortir.»