Le golfe Saint-Laurent étouffe

Les eaux profondes du golfe du Saint-Laurent se réchauffent et perdent leur stock d’oxygène plus rapidement que presque toutes les autres régions océaniques au monde, avance une nouvelle étude scientifique. Si la tendance se maintient, le bassin d’eau risque de devenir une «zone morte».

Les océans mondiaux ont perdu près de 2% de leur stock d’oxygène dans les cinq dernières décennies, ce qui bouleverse des écosystèmes marins aux quatre coins du globe.

La superficie des «zones mortes» en haute mer, c’est-à-dire les eaux où le taux d’oxygène est insuffisant pour assurer la survie de la vie marine, a quadruplé. Les sites «à faible teneur en oxygène» dans les estuaires et les mers sont quant à eux 10 fois plus nombreux à l’échelle globale, selon le Global Ocean Oxygen Network (GO2NE).

Le golfe du Saint-Laurent est particulièrement touché. Mariona Claret, chercheuse à l’Université de Washington, avance dans une étude publiée dans le journal Nature Climate Change que des observations dans le cœur du golfe «dévoilent un déclin dramatique de l’oxygène.»

«On s’approche de conditions anoxiques, c’est-à-dire qu’elle ne peut plus soutenir entièrement la vie marine.»

La désoxygénation a déjà des effets sur de nombreuses espèces qui habitent dans le golfe selon Mme Claret, dont le poisson-loup, la morue de l’Atlantique et le flétan du Groenland. Elle nuirait aussi à l’une des espèces les plus importantes aux pêcheurs commerciaux: le crabe des neiges.

Mme Claret s’est penchée sur la question afin de tenter de découvrir pourquoi le phénomène semble amplifié dans le golfe. Elle en conclut que l’activité humaine est responsable.

«Le déclin des taux d’oxygène dans ces régions a déjà été observé, mais on ne s’était pas encore penché sur les causes profondes.»

En utilisant un modèle digital à haute résolution et une simulation qui a duré neuf mois, la scientifique a trouvé qu’une hausse de dioxyde de carbone dans l’atmosphère provoque un changement des courants marins. Les deux courants qui alimentent le chenal Laurentien, soit le principal chenal du golfe du Saint-Laurent, sont affectés.

Ainsi, le courant du Labrador, qui pousse l’eau froide et riche en oxygène de l’océan Arctique vers le sud, est de moins en moins puissant. Entretemps, le Gulf Stream, qui pousse les eaux chaudes et faibles en oxygène au large de la Floride vers le nord, s’oriente plus directement vers le golfe du Saint-Laurent.

La température des eaux du golfe a aussi un impact sur l’oxygénation, étant donné que l’eau chaude retient moins bien l’oxygène. L’an dernier, la température dans les chenaux du golfe, à 300 mètres de profondeur, a atteint 6,6°C selon le ministère des Pêches et des Océans. Il s’agit de 1,3° de plus que la moyenne des 100 dernières années.

L’étude de Mme Claret laisse conclure que le risque que le golfe du Saint-Laurent devienne une zone morte peut être mitigé en réduisant les émissions de gaz à effet de serre.

Tout comme les êtres vivants sur terre, la vaste majorité des espèces marines ont besoin d’oxygène pour survivre, selon le GO2NE. Elle soulève le cas de la baie de Chesapeake, entre les États de la Virginie et le Maryland, qui a été l’un des premiers bassins d’eau déclarés «zone morte», dans les années 1970. Jusqu’à 75 000 tonnes d’espèces des fonds marins y seraient perdues chaque année.

L’organisme avance aussi que lorsque les «zones mortes» s’élargissent, les espèces marines qui habitent à proximité sont forcées à vivre dans une zone de plus en plus restreinte. Cela les expose à un risque de prédation et de surpêche.

GO2NE suggère une stratégie qui s’attaque au problème sur trois fronts. L’organisme recommande d’abord une réduction de l’utilisation d’engrais agricoles et des émissions à effet de serre. Elle propose aussi de mieux protéger les espèces marines vulnérables en interdisant ou en réduisant la pêche dans les zones à risque. Enfin, elle demande une meilleure surveillance des taux d’oxygène à travers le monde.