Quand le Ku Klux Klan sévissait au Nouveau-Brunswick

Dans les années 1920-1930, les partisans encagoulés du Ku Klux Klan se multipliaient au Nouveau-Brunswick, prêchant une idéologie fanatique anti-noire, anti-juive, anti-catholique et anti-française. L’Acadie Nouvelle vous propose un éclairage sur cette page sombre et méconnue de l’histoire de la province.

À l’instar de leurs homologues américains, les Klansmen canadiens avaient une haine viscérale envers le catholicisme romain et craignaient que la pureté de la race anglo-saxonne ne soit mise en péril par les nouveaux immigrants. Le mouvement prêchait la suprématie de la race blanche, l’expulsion des Noirs et des non-protestants, et s’opposait à toute présence de la langue française à l’extérieur du Québec.

En 1926, le Ku Klux Klan, aussi appelé «l’empire invisible» comptait 17 cellules actives à travers la province: quatre dans le comté de Carleton, deux dans le comté de Victoria County et quatre dans le comté de York. Des groupuscules existaient également à St Stephen, Saint-Jean, Sussex, Chipman, Moncton, Campbellton et Fredericton Junction.

Dans une thèse présentée l’an dernier à l’Université du Maine, Tyler Cline note que le KKK entretenait des liens très étroits avec l’Ordre d’Orange une organisation fraternelle protestante. Plusieurs membres appartenaient aux deux mouvements.

«Chacun de ces groupes se considérait comme le défenseur d’une culture anglo-saxonne protestante assiégée par des forces étrangères et partageait une répulsion culturelle distincte à l’égard de l’influence francophone et catholique dans la société», écrit-il.

«Leur rhétorique s’attaquait à l’éducation en langue française en la considérant comme une menace pour l’ordre protestant traditionnel, et insistait sur le danger supposé de conspirations orchestrées par le Pape.»

Le Klan du Nouveau-Brunswick oeuvrait d’ailleurs main dans la main avec le KKK du Maine, bien plus puissant et influent. Les historiens estiment que l’organisation comptait entre 40 000 et 150 000 partisans dans l’État américain pendant l’entre-deux-guerres. Les deux organisations avaient des échanges réguliers et leurs membres participaient à des évènements des deux côtés de la frontière.

Le Klan du Nouveau-Brunswick comptait même des soutiens au sein du parti conservateur. James S. Lord, député conservateur du comté de Charlotte de 1925 à 1930, occupait dans le même temps la fonction de Secrétaire Suprême du KKK au Canada.

Croix de feu et cagoules blanches

À plusieurs reprises, les adeptes de Ku Klux Klan ont choisi de faire passer leur message par des démonstrations de force et des actes d’intimidation.

Ce fut le cas à Dalhousie pendant l’été 1932, peu après qu’une loge du KKK ait été formée dans la ville portuaire. «Le 1er juillet la population s’éveilla pour voir brûler une immense croix de bois sur la petite île près du quai de Dalhousie», écrit l’historien Donat Robichaud. Selon Michel Goudreau, de la Société Historique Machault, le Klan fit brûler une immense croix de bois enduite de goudron à Bathurst, le mois suivant.

L’Évangéline rapporte qu’une croix de feu a aussi été allumée à Moncton dans la soirée du 20 juillet 1927. «C’est la troisième fois au cours des deux derniers mois que cela se répète. La première croix fut brûlée à Léger Corner (l’ancien nom de Dieppe), la seconde fut allumée sur la butte de Memramcook», peut-on lire dans le journal acadien.

L’organisation n’hésitait pas à se rassembler à la vue de tous. En août 1934, le journal North Shore Leader (devenu Miramichi Leader) décrit un rassemblement de klansmen dans un champ près de Chatman, dans la région de Miramichi. «Après les discours, la cérémonie de naturalisation a eu lieu et douze nouveaux membres ont été initiés. Il y avait environ 450 personnes dans leurs robes et il y avait plus de 2 000 spectateurs.»

En août 1929, le KKK participait à une grande manifestation à Baker’s Point, près de Fredericton. «Des centaines de délégués, venus des divers Klaverns de la province et de l’État du Maine y ont participé, la plupart en robes blanches et en cagoule», détaille l’Évangéline.

Un mouvement raciste et anti-catholique

Le KKK protestait contre les écoles bilingues jugées trop influencées par l’Église catholique. «L’organisation considérait le système scolaire comme un lieu de l’endoctrinement patriotique et champ de bataille contre le catholicisme et la langue française», explique Tyler Cline.

Une lettre de menace fut même adressée au syndic scolaire de Bathurst au sujet d’une enseignante qui enseignait trop le français à leur goût. Plusieurs membres du KKK ont également milité pour que l’Union Jack britannique flotte dans toutes les écoles de la province, tout en dénonçant l’utilisation de tout autre drapeau.

Les Klansmen luttaient tout aussi férocement contre la participation des catholiques à la sphère politique. «La virulence de l’intolérance au cours de cette période était en partie due à l’implication politique et sociale croissante des minorités francophones et des catholiques en général dans les régions frontalières du nord-est du Maine et du Nouveau-Brunswick. Ces groupes minoritaires contestaient le statu quo anglophone protestant», souligne Tyler Cline.

Lors de la campagne électorale de 1935, une lettre circulaire signée par Klan et distribuée dans le nord et la région de Saint-Jean appelait à voter contre Allison Dysart, candidat libéral et catholique. «Comment pouvons-nous protéger les droits constitutionnels du Canada et les préserver de la domination étrangère si nous soutenons un dirigeant catholique, dominé par Rome?»

De l’histoire ancienne?

Le mouvement s’est finalement essoufflé à partir de la Seconde Guerre mondiale et est tombé dans l’oubli.

Malgré tout, certains agissements plus récents laissent entendre que la province n’est pas immunisée à la haine raciale. En juillet 2001, la GRC a ouvert une enquête à la suite de la découverte d’une croix en feu sur la pelouse d’une famille noire, à Moncton.

Au mois d’octobre 2017, un partisan canadien du Klan s’est servi de Twitter pour tenter de recruter de nouveaux membres. «Hey #Fredericton #Nouveau-Brunswick le KKK recherche des personnes blanches et chrétiennes dans votre région», annonçait le compte Twitter Canuck Klansman. Selon une source citée par la CBC, l’organisation est parvenue à trouver 12 recrues dans la région de Fredericton l’an dernier.