«Depuis 50 ans, on vit sur une série de malentendus»

L’hostilité au bilinguisme et à la dualité gagne du terrain en Acadie. Quel diagnostic, mais surtout quels remèdes proposer face à la montée du ressentiment à l’égard du régime linguistique néo-brunswickois?

Le bar Le Coude de l’Université de Moncton accueillait mardi une discussion publique au sujet du mouvement antibilinguisme grandissant.

Devant une salle pleine à craquer, huit universitaires ont analysé la progression de ce phénomène, dont l’élection récente de trois députés d’un parti opposé au bilinguisme officiel est le symptôme le plus flagrant.

Les panélistes constatent que le bilinguisme, en tant que projet de société, demeure source de divisions et d’incompréhensions entre les deux communautés linguistiques.

«Depuis 50 ans, on vit sur une série de malentendus, estime Christophe Traisnel. Une bonne partie des Canadiens ont endossé le projet du bilinguisme en souhaitant se débarrasser d’un conflit linguistique. Les francophones, eux, visaient surtout la reconnaissance et la représentation politique.»

Deux conceptions du bilinguisme s’affrontent, renchérit Isabelle Violette.

«Une bonne partie de la population conçoit le bilinguisme comme une opportunité de vivre en français, dit-elle. Pourtant, on valorise énormément le bilinguisme de façon instrumentale, en le réduisant à une compétence individuelle et à un moyen d’accéder à un emploi. Une partie de la population se sent lésée, laissée pour compte.»

Se mobiliser en faveur de l’égalité

Les panélistes s’entendent pour dire que la réponse au populisme ne passera pas par la création d’un nouveau parti politique, mais bien par davantage d’actions citoyennes.

«Il faut que la société civile acadienne s’affirme. On ne fait pas assez de politique en Acadie, avance Joseph Yvon Thériault. La politique est une bataille qui nuance et qui mène à des compromis. La politique c’est la confrontation, mais aussi le dialogue.»

Christophe Traisnel appelle lui aussi la population francophone à se mobiliser en faveur de l’égalité des communautés.

«La minorité a besoin de se prendre en main, de se politiser et de frapper du poing sur la table, renchérit le professeur. Les minorités doivent se faire entendre plus que par le passé et hausser le ton parce que d’autres haussent la voix tout de suite pour nous dénier.»

De son côté, le sociologue Mathieu Wade croit qu’il faut repenser la façon dont les bénéfices du bilinguisme sont présentés à la majorité anglophone.

«Ce sont les liens affectifs qui font qu’on acquiert ou qu’on perd une langue, rappelle-t-il. Vendre le bilinguisme à une personne de Minto pour qui ça ne fait pas partie de son quotidien et qui est dépourvue de ces liens quotidiens, c’est très abstrait. Eux se voient comme les perdants parce qu’ils n’ont pas les ressources pour accéder à des postes ou à un certain prestige social.»

La politologue Stéphanie Chouinard suggère quant à elle aux défenseurs des droits linguistiques de prendre position sur les médias sociaux, où la contradiction face aux discours populistes est peu présente.

«Des gens extrêmement habiles se servent de ces plateformes afin de propager des faussetés. Le meilleur moyen de lutter contre, c’est de s’engager dans la discussion avec eux pour lutter contre ce type de discours il faut se présenter sur leur terrain. Ce n’est pas facile, les débats ne sont pas toujours productifs, mais je crois que c’est nécessaire.»

Prendre part au débat

L’historien Maurice Basque appelle plutôt les intellectuels anglophones à prendre une plus grande part dans les débats linguistiques.

«Depuis le début, le bilinguisme est l’affaire des Acadiens. Où sont les leaders d’opinion anglophones?»

Il ajoute que les médias francophones ont aussi un rôle à jouer pour rapprocher les deux communautés en couvrant davantage ce qui se passe dans les régions anglophones.

«Le Nouveau-Brunswick est comme un duplex, et ces derniers temps on est juste dans notre partie du duplex, on ne partage pas de salle commune. Le bilinguisme ce n’est pas un chemin à sens unique, ce n’est pas seulement pour les francophones. Si on ne va pas vers une autonomie, il faut faire des choses avec son voisin et faire preuve de curiosité. Ça ne me tente pas de vivre dans une province qui ressemble à la Belgique, où on ne se parle pas et où on crée des divisions. Je ne veux pas non plus que tout le monde se mette à parler anglais lorsqu’on se rencontre.»

Cet appel à l’ouverture doit être pris avec des pincettes, tempère Joseph Yvon Thériault.

«C’est beau d’insister sur le dialogue interculturel, mais la minorité, quand elle s’assimile, ne souffre pas de fermeture, elle souffre d’une trop grande ouverture, lance-t-il. On doit s’ouvrir tout en construisant une frontière.»