Des actes «de négligence et de violence» au Centre hospitalier Restigouche

Les patients du principal établissement psychiatrique du Nouveau-Brunswick sont souvent victimes «d’actes de négligence, de violence et de traitements inacceptables», selon l’ombud de la province. L’un de ses patients en serait même décédé prématurément.

Charles Murray a présenté un rapport accablant sur le Centre hospitalier Restigouche de Campbellton, jeudi, devant un comité de députés à l’Assemblée législative.

Le centre «est en situation de crise», avance M. Murray.

«Une culture du silence et de la peur a pris racine.»

L’établissement souffre d’un manque d’effectif chronique qui lui donne davantage l’aire d’un «asile psychiatrique» que d’un centre de soins en santé mentale moderne, selon l’ombud.

«Le centre échoue non seulement dans son ambition d’être un centre d’excellence, mais il ne respecte même pas non plus les normes de soins minimales d’un établissement de santé mentale», indique-t-il dans son rapport.

En octobre, le manque de personnel était à un niveau «dangereux» ou «gravement dangereux» le tiers du temps, selon les données du Réseau de santé Vitalité obtenues par l’ombud. Le nombre d’employés était «minimal» durant un autre 36% du temps.

L’ombud du Nouveau-Brunswick, Charles Murray. Photo: Mathieu Roy-Comeau

«Il n’y a pas suffisamment de personnel pour interagir avec les patients», résume M. Murray.

En raison du manque de personnel, les employés ont deux fois plus souvent recours à la force pour maîtriser les patients que dans d’autres établissements du même genre.

«Il arrive souvent que des membres du personnel soient blessés, mais certains patients ont été blessés de façon gratuite.»

Les taux d’absentéisme et d’invalidité de longue durée sont «nettement supérieurs» à ce à quoi l’on pourrait s’attendre dans un établissement du genre.

La pénurie de personnel empêche d’ailleurs les gestionnaires de prendre des mesures disciplinaires contre certains employés par peur de manquer encore plus de personnel, explique M. Murray.

Lorsqu’un incident survient, les rapports du personnel sont souvent en retard, ne sont pas fiables et semblent faire l’objet de collusion entre les employés, confie l’ombud.

«Dans plusieurs cas, les rapports que nous avons reçus ont été directement contredits par des preuves vidéos que nous avons vues.»

Des patients qui auraient pu recevoir leur congé demeurent au Centre hospitalier Restigouche en raison du «dysfonctionnement» au sein de l’établissement.

Patient retrouvé mort

Dans son rapport, Charles Murray raconte l’histoire de deux patients qui ont subi de la négligence médicale et de trois autres qui ont fait l’objet de force excessive.

Les notes incomplètes et la confusion concernant les soins à donner à un patient qui était atteint de problèmes pulmonaires ont été jusqu’à précipiter sa mort, d’après l’ombud.

Une nuit, «le personnel n’a jamais réellement vérifié l’état du patient» qui a été retrouvé mort le matin «par le même employé qui l’a mis au lit la veille».

Des accusations criminelles ont été déposées par la GRC dans au moins un des cas soulevés par M. Murray.

Afin d’améliorer la situation, il recommande aux autorités de réduire le mandat du centre et de fermer plusieurs unités.

Le gouvernement provincial devrait également «évaluer franchement» si l’établissement a toujours les moyens de servir de centre de psychiatrie légale pour les tribunaux du Nouveau-Brunswick.

Dans les circonstances, le projet de construction d’un centre de santé mentale pour les jeunes adjacent au Centre hospitalier Restigouche «semble particulièrement mal avisé» et devrait aussi être réévalué.

«Si un établissement de ce type devait ouvrir ses portes, il souffrirait inévitablement des mêmes problèmes, tout en aggravant ceux du centre en appauvrissant encore plus le bassin de candidats possibles», prévient l’ombud.

Finalement, M. Murray demande au ministère de la Santé de confier à des experts indépendants le rôle d’évaluer la performance quotidienne du Centre Restigouche Chaleur à la place des responsables du Réseau de santé Vitalité.

«Je ne suis pas certain que même Vitalité a le véritable portrait de ce qui se passe à l’intérieur là-bas», dit-il.

«Ça fait plus de deux ans que Vitalité fait son  maximum avec tous leurs efforts pour régler ça, mais sans succès. Je ne les accuse pas d’incompétences, mais peut-être qu’on leur en a trop demandé.»

Deux rapports d’experts commandés par Vitalité depuis 2016 n’ont pas permis non plus d’améliorer véritablement la situation, note-t-il.

«Un problème de culture», selon Vitalité

Les dirigeants du Réseau de santé Vitalité peignent un tableau diamétralement opposé à celui de l’ombud de la province au sujet de la négligence et des mauvais traitements au Centre hospitalier Restigouche.

Selon le président-directeur général du réseau, Gilles Lanteigne, le rapport présenté jeudi par Charles Murray est en «décalage» avec la situation sur le terrain dans le principal établissement psychiatrique de la province.

En conférence de presse à Fredericton, les responsables de Vitalité ont admis que le centre a été marqué par «plusieurs périodes troubles» dans son histoire.

Toutefois, le réseau a entamé il y a  26 mois un exercice de transformation «radical» et «sans précédent» afin d’améliorer la situation.

«(L’ombud) nous peint le tableau que nous avions constaté bien avant qu’il début son enquête en 2016», a affirmé la vice-présidente aux Services médicaux, à la Formation et à la Recherche de Vitalité, Dre France Desrosiers.

Contrairement à ce qu’indique l’ombud dans son rapport, les problèmes au Centre Restigouche ne sont pas dus au manque de personnel.

«Ce n’est pas un problème de main-d’oeuvre, c’est un problème de culture», a indiqué Dre Desrosiers.

«Les patients sont en sécurité. Il y a un nombre minimum de personnel requis selon le nombre de patients et nous dépassons toujours ce minimum», a ajouté Gilles Lanteigne.

Le changement de culture et la transformation du système au centre, qui a été entamé en 2016, devraient prendre de trois à cinq ans, ont précisé les dirigeants de Vitalité.

«Jusqu’à date, nous avons respecté tous les échéanciers que nous nous sommes fixés», a dit Dre Desrosiers.

Vitalité a notamment déjà fermé deux unités de 20 lits chacune dans l’établissement et s’apprête à en fermer une troisième.

De la formation et du soutien ont été offerts aux employés qui ont notamment appris à intervenir auprès des patients en crise en utilisant beaucoup moins souvent la force physique, selon M. Lanteigne.

Depuis 2016, 64 patients ont été réinsérés dans la société et la congestion à l’unité d’évaluation en médecin légale est passée de 25 jours à 16 jours.

Inacceptable, aux yeux du ministre

Le ministre de la Santé du Nouveau-Brunswick a également réagi au rapport de l’ombud, jeudi.

Ted Flemming a promis d’analyser la situation «pour comprendre comment on en est arrivé et là et ce que nous allons faire».
Fredericton a retenu les services de George Weber, un ancien président et chef de la direction des Services de santé Royal Ottawa, pour examiner les questions soulevées par Charles Murray et présenter à son tour un rapport au ministère.

«Nous allons faire tout ce que nous pouvons pour nous assurer que ça n’arrive pas à nouveau», a-t-il dit lors d’un point de presse à Fredericton.

«Le traitement des patients décrit dans ces rapports d’incidents est inacceptable et ne sera pas toléré dans un établissement de soins de santé au Nouveau-Brunswick.»

Le ministre a promis de présenter une réponse officielle au rapport de l’ombud au plus tard dans 90 jours.

Concernant le report ou l’annulation de l’ouverture de l’établissement de santé mentale pour les jeunes en construction à côté du Centre hospitalier Restigouche, M. Flemming a indiqué que ces possibilités étaient «sur la table».

«Nous allons devoir nous occuper de ça. Quand quelque chose ne fonctionne pas, on ne se dit pas simplement “ce qui est fait est fait”. Nous allons faire passer les patients en premier.»