Entreposage des déchets nucléaires: deux Acadiens construisent le futur

Le temps est relatif. Une autoroute peut durer 30 ans. La tour Eiffel a plus de 140 ans. La construction de l’église Notre-Dame de Paris a commencé il y a 900 ans. Les pyramides d’Égypte pointent vers le ciel depuis 4000 ans. Et on pourrait continuer la liste…

Mais tout ça est bien peu comparé au futur tombeau de déchets nucléaires que le Canada ébauche pour 2040 en Ontario. Ce projet de 23 milliards $ (oui, des milliards) doit vivre… 500 000 ans!

Deux ingénieurs de la Péninsule acadienne ont la chance de travailler et de faire fructifier leur savoir avec ce concept qui dépasse l’entendement.

Sarcophage, cercueil, tombeau… Dominic Lanteigne, de Caraquet, et Joël Basque, de Tracadie, n’oeuvrent pas comme embaumeurs même s’ils utilisent ces termes plutôt morbides dans leurs recherches.

«C’est un peu plus compliqué que ça…», répond Joël, un ingénieur mécanique diplômé de l’Université de Moncton en 2011.

Oui, c’est un peu plus compliqué, en effet.

Leur objectif est de construire un bloc de bentonite comprimé qui résistera aux rayons gamma que laisseront lentement échapper des grappes de piles radioactives issues des centrales nucléaires, dont celles de Pointe Lepreau.

Ces grappes, il y en a présentement cinq millions au pays, provenant de 19 réacteurs et rangées dans des conditions d’isolation extrêmes. Elles attendent patiemment un lieu pour leur dernier repos.

Un sarcophage de bentonite

Pour faire une histoire courte, les grappes seront installées dans des tubes d’acier, qui seront introduits dans une capsule isolée recouverte de cuivre. Cette capsule sera ensuite insérée dans le bloc sur lequel travaillent nos deux Acadiens. Ce bloc sera transporté dans un tombeau construit à 500 mètres sous le sol, dans le nord de l’Ontario, et sera recouvert de couches de styromousse résistantes et de béton. Ce tombeau sera creusé dans le roc du Bouclier canadien et devra résister à tout, du violent tremblement de terre à la prochaine période glaciaire.

Ici, il est important d’apporter une précision majeure. Ni Dominic ni Joël ne sont en contact avec des déchets radioactifs. Donc, pas question qu’ils se transforment en Hulk acadien, comme on voit dans les bandes dessinées. En réalité, une exposition de seulement quelques minutes à ces rayons s’avère mortelle…

En fait, ces travaux de recherche devraient probablement les occuper jusqu’à leurs retraites. Ils ont à peaufiner le fameux sarcophage de bentonite afin de le rendre résistant à toute éventualité.

Autre parenthèse scientifique: la bentonite est une forme d’argile qui n’a rien à voir avec celui utilisé pour faire des pots. Sa densité est si forte qu’elle est pratiquement indestructible… en condition d’humidité de 70%, équivalent à ce que l’on sent quand on est en vacances dans les Caraïbes. Placez-le dans un environnement normal (par exemple, un hiver canadien avec un taux d’humidité de 40%) et il s’effrite sous une forte pression.

Le projet d’une vie

Dominic, lui aussi ingénieur diplômé à l’U de M en 1999, est le responsable du projet chez Solutions Novika, à La Pocatière. À 41 ans, c’est le projet de sa vie. Il le sait bien.

«Il faut y apporter une approche systématique et isoler les risques. Nous ne travaillons pas avec des déchets nucléaires. Il n’y a donc aucun danger. Nous devons aussi régler les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présentent. Il faut toujours bien penser à notre affaire. Je vais probablement travailler durant le reste de ma carrière sur ce bloc sans que j’en voie un aller sous terre», explique-t-il.

Ce qui allume nos deux Acadiens, c’est la nouveauté d’une telle aventure. Ils sont partis avec une page blanche. Ils ont donc étudié avec minutie tout ce qui existe dans le domaine – la collaboration des autres pays est géniale, avouent-ils – pour en faire un tout qui sera adapté aux conditions canadiennes particulières.

«On ne s’ennuie jamais, poursuit Dominic. Ça va vite. Chaque journée n’est jamais pareille. Notre entrepreneur (la Société de gestion des déchets nucléaires du Canada) nous apprécie beaucoup. Notre soumission a battu plusieurs multinationales. Nous sommes petits à Novika, mais nous faisons du matériel renommé plus rapidement et moins cher.»

Joël est là depuis un an. À 30 ans, il peut espérer en voir l’aboutissement. Il donne un précieux coup de main à Dominic. Les deux ont même leur «bureau acadien» dans l’entreprise et, à la blague, leurs collègues ont commencé à parler d’une invasion.

Un travail concret qui demande de la créativité

Quand on regarde l’ensemble, ça fait peur. Un tombeau qui durera 500 000 ans… Mais le Tracadien fier de ses origines n’a pas vraiment le temps de voir au-delà de l’arbre qui cache la forêt.

«On vit au jour le jour. On n’y pense pas. Quand j’ai été mis au courant, j’ai trouvé ça impressionnant. Nous devons chercher la meilleure façon et les paramètres optimaux pour que ce bloc dure 500 000 ans sans danger. C’est stimulant comme travail. Il y a beaucoup de défis techniques, de réflexion et de recherches. Ça demande de la créativité pour faire encore mieux. Il faut penser à l’extérieur de la boîte. Nous essayons de faire la différence sur ce que nous pouvons contrôler. Ça sonne bizarre de dire que je pourrais prendre ma retraite avant que ce soit fini», relate Joël Basque.

«Nous ne vivons pas dans l’abstrait non plus, enchaîne Dominic Lanteigne. Nous travaillons selon les spécificités qu’on nous donne et nous répondons aux besoins exigés. On concrétise les idées. On avance à un bon rythme, avec de vraies machines, de vraies affaires, de vrais blocs. On doit faire en sorte que le bloc ne sèche pas une fois enfoui.»

Imaginons maintenant la scène… Dans un demi-million d’années, des archéologues retrouvent, à 500 mètres sous terre, quelque part en Ontario, les vestiges d’un tombeau de déchets nucléaires. Découverte extraordinaire, dites-vous!

Encore plus si, sur l’un des blocs de bentonite est encore intacts, on retrouve un petit drapeau acadien…

Pour en savoir davantage, l’émission Découverte a réalisé un reportage complet sur le tombeau des déchets nucléaires au Canada. Il a été mis en onde le 20 janvier. On y voit notamment Dominic Lanteigne expliquer son travail.