Émeutes de Shippagan: la GRC aurait-elle pu empêcher les débordements?

La Cour du Banc de la Reine se penche actuellement sur un épisode sombre de la Péninsule acadienne. Le juge devra déterminer si la GRC peut être tenue responsable des dommages causés lors de l’émeute survenue en 2003 sur le quai de Shippagan.

La force policière pouvait-elle prévoir et contrôler la gronde des pêcheurs qui a réduit en cendres l’usine Daley Brothers, quatre bateaux de pêche amarrés au quai de Shippagan et des centaines de casiers de pêche? La question était au coeur des premières présentations des avocats au deuxième jour du procès, mercredi au palais de justice de Moncton.

Le syndic de faillite Deloitte a pris le relais de Daley Brothers, qui a mis la clef sous la porte depuis les événements de 2003, en intentant une poursuite au civil contre la Gendarmerie royale du Canada. Les plaignants réclament pas moins de 38 millions $.

Leur avocat, Michel St-Pierre, a plaidé que les policiers avaient ciblé Shippagan comme une zone à risque et que des dommages aux bateaux et aux usines faisaient partie des scénarios envisagés.

Le 2 mai 2003, l’annonce d’un plan de pêche autorisant un partage permanent de la ressource avec les pêcheurs côtiers et autochtones a suscité la colère des crabiers traditionnels et mis le feu aux poudres. Le matin de l’annonce, un agent de Pêches et Océans aurait reçu l’information que des bateaux et l’usine de Daley Brothers seraient incendiés et aurait transmis l’alerte aux forces de police.

Ce soir-là, 150 casiers appartenant à Daley Brothers sont incendiés sur le boulevard Gauthier. L’entreprise terre-neuvienne, alors premier transformateur de crabe des neiges en Atlantique, vient de faire l’acquisition d’une usine dans la ville portuaire.

Le lendemain matin, d’autres casiers appartenant à des pêcheurs autochtones prennent feu. Le directeur de l’usine se fait ensuite agresser et son véhicule est vandalisé.

Des renforts tardifs

Malgré ses épisodes de violence, la GRC ne fait pas appel au groupe tactique d’intervention provincial, chargé de résoudre des situations à risque élevé.

Selon Michel St-Pierre, la force policière a été avertie dès midi que les émeutiers comptaient mettre le feu aux bateaux.

«La GRC a pris une très mauvaise décision de ne pas appeler l’escouade tactique», dit-il. «La ville était complètement abandonnée.»

L’avocat a ensuite présenté au juge Ouellette une vidéo enregistrée par les gendarmes le 3 mai en après-midi. On y voit une foule, qui ne semble pas particulièrement agitée, massée autour des bateaux.

Ces derniers sont mis de côté à l’aide d’une grue, puis des individus y mettent le feu.

«Tout ça a duré entre 2 et 3 heures. Ces actes n’étaient ni spontanés, ni incontrôlables. Il y aurait eu moyen de contrôler la situation en mettant les bonnes personnes», avance Me Michel St-Pierre.

«L’approche mesurée de la GRC, ça veut dire qu’on les laisse faire ce qu’ils veulent, ajoute-t-il. Si on avait arrêté les leaders, les bateaux n’auraient peut-être pas brûlé. Il n’y a eu aucune arrestation sur place.»

Ce n’est qu’à ce moment que la GRC choisit d’appeler l’escouade tactique en renfort. Ces agents, basés à Fredericton, n’arriveront sur place qu’après la mise à feu de l’usine.

«C’était du jamais vu», réplique la défense

De son côté, l’avocat du procureur général du Canada, Toni Abi Nasr, a tenté de démontrer que les événements n’étaient pas prévisibles.

«Ce qui s’est passé à Shippagan, c’était du jamais vu, affirme-t-il. On parle de l’historique violent dans la région, mais jamais elle n’a connu un niveau de violence de cette ampleur.»

L’avocat a également invité le juge à «ne pas tomber dans le piège d’évaluer ce qui s’est passé avec le bénéfice du recul». Ce jour-là, la GRC avait aussi reçu des menaces ailleurs dans la Péninsule, rappelle-t-il.

«Gardons à l’esprit que les décisions qui ont été prises ce jour-là là l’ont été dans un court laps de temps. On va se placer dans la tête des policiers qui n’avaient pas le bénéfice du temps et l’analyse nécessaire.»

Me Toni Abi Nasr mentionne que la force policière a appelé en renfort les agents du district voisin dès midi. En soirée, entre 10 et 14 gendarmes ont été postés autour de l’usine en soirée pour la protéger.

«Il est faux de dire que la GRC n’a rien fait, n’a pas réagi», dit-il. «La police ne peut pas empêcher tous les crimes et cela ne peut pas lui être reproché.»

Selon lui, la réponse des gendarmes a permis d’empêcher que quiconque soit blessé. «On peut provoquer, empirer une situation par une intervention. Ça ne sert à rien de mettre de l’huile sur le feu.»

L’usine Daley Brothers n’était pas assurée en raison d’un oubli d’un courtier. Le syndic de faillite Deloitte estime que l’émeute de 2003 a forcé Daley Brothers à vendre ses usines les unes après les autres, menant à sa faillite.

Me Toni Abi Nasr a répliqué que l’évaluation des dommages a été «grossièrement exagérée».

«S’ils étaient bien assurés, on ne serait pas devant vous aujourd’hui», lance-t-il.

«Les contribuables canadiens ne sont pas une compagnie d’assurance et la GRC n’est pas une compagnie de sécurité. L’entreprise a perdu des biens cette journée-là, malheureusement les demandeurs se trompent de cible.»

Le procès devrait se poursuivre pendant six semaines.