EXCLUSIF – Des scientifiques sceptiques face à un investissement d’Énergie NB

Des scientifiques émettent des doutes quant à la décision d’Énergie NB d’investir plusieurs millions $ dans une startup américaine qui prétend avoir développé une technique révolutionnaire de production d’hydrogène.

Énergie NB avait signé il y a trois ans un contrat de licence de 7 millions $ avec Joi Scientific, mais la société d’État a maintenant accepté de travailler avec l’entreprise américaine pour construire un certain nombre de prototypes qui seraient éventuellement utilisés dans la province.

La société de la Couronne s’était faite avare de détails à l’époque. Elle s’était contentée de dire qu’elle allait travailler de concert avec JOI Scientific Inc., une jeune pousse américaine basée en Floride.

Cette entreprise prétend avoir trouvé le moyen d’extraire de l’hydrogène – un carburant vert – de l’eau de mer, efficacement et à un coût raisonnable. Elle soutient que la combustion d’hydrogène pour produire de l’énergie n’émet que de la vapeur d’eau. Cette avancée représenterait carrément un pas de géant pour l’humanité.

Le hic, c’est tous ne sont pas convaincus que ce que JOI Scientific avance est crédible ou réaliste. C’est le cas de deux professeurs de chimie de l’Université de Moncton, Olivier Clarisse et Abdelaziz Nait Ajjou, qui sont sceptiques.

Le premier est spécialisé dans la chimie environnementale et enseigne l’électrochimie et les questions liées aux énergies renouvelables. Le second enseigne la chimie organique et effectue la plupart de ses travaux de recherche sur la catalyse et les nanomatériaux.

Ces spécialistes de l’hydrogène et de l’électricité «verte» ont commencé à s’intéresser à la technologie et aux prétentions de JOI Scientific il y a environ un an.

En étudiant de près les brevets déposés par JOI Scientific, ils ont soulevé plusieurs questions qui peuvent être regroupées au sein de trois grandes catégories: l’efficacité prétendue de la technologie, les sous-produits et la mise à échelle industrielle.

Au final, ces profs – qui ont l’habitude de réviser les travaux d’autres chercheurs et d’étudier des demandes de financement – ne sont pas du tout convaincus qu’ils donneraient une note de passage à ce projet s’il leur était présenté.

«Il y a toute une sémantique scientifique. Mais il n’y a aucun moyen de vérifier si ce qu’ils (JOI Scientific) annoncent est réaliste ou faisable», affirme Olivier Clarisse.

L’efficacité prétendue de la technologie

Dans les brevets déposés par JOI Scientific – des documents qui n’ont pas été révisés par les pairs – JOI Scientific Inc. lève partiellement le voile sur ses prétendues avancées.

On y retrouve des détails sur le dispositif qui permet (selon elle) d’extraire d’importantes quantités d’hydrogène de l’eau de mer à l’aide d’un courant électrique pulsé et d’un champ magnétique.

Cela a tout de suite fait sourciller Olivier Clarisse. Parce que se servir d’un courant électrique pour extraire l’hydrogène de l’eau est loin d’être une technique nouvelle. Il s’agit d’un vieux rêve, explique-t-il.

«C’est quelque chose qui se fait déjà, mais qui n’est pas rentable d’un point de vue énergétique. On dépense plus d’énergie que ça en génère.»

Ce chimiste a effectué des recherches dans diverses publications scientifiques et dit n’avoir trouvé aucune trace ou preuve qu’un chercheur a déjà réussi à extraire plus d’énergie de l’eau que ce qu’il “investit” dans le processus.

En gros, le seuil d’efficacité de 100% – soit autant d’énergie produite que d’énergie utilisée – n’a pas encore été franchi par qui que ce soit. Du moins pas à ce qu’il le sache.

«Les meilleurs procédés à date, à ma connaissance, ça tourne autour de 60%. Ça veut dire que tu perds 40% (d’énergie)», ajoute Abdelaziz Nait Ajjou.

Et pourtant, dans l’un de ses brevets, JOI Scientific allègue avoir réussi à atteindre un taux d’efficacité de 200% et même de 300%. Olivier Clarisse est plutôt sceptique quant aux données avancées par cette startup.

«C’est une efficacité qui paraît très excessive par rapport à tout ce qu’on a pu lire dans la littérature, par rapport à toutes les électrodes qui sont utilisées où le rendement est souvent bien inférieur à 100%», dit-il.

Abdelaziz Nait Ajjou est lui aussi étonné par les résultats allégués par JOI Scientific. Il se demande aussi d’où sortent certaines valeurs qui se retrouvent dans les formules utilisées par l’entreprise.

On peut entre autres lire dans un brevet qu’environ 6,06 millilitres d’hydrogène équivalent à un watt d’énergie.

«D’où ça vient, ça? Je peux vous dire que j’ai passé deux jours à chercher d’où ça vient, cette valeur-là. Je n’arrive pas à la trouver», explique ce scientifique qui connaît pourtant l’hydrogène comme le fond de sa poche.

Qu’advient-il des sous-produits

Une autre interrogation soulevée par les professeurs Clarisse et Nait Ajjou est la suivante: qu’advient-il des sous-produits créés lors de l’extraction de l’hydrogène de l’eau de mer?

Ils expliquent que pour obtenir des quantités intéressantes d’hydrogène, il faudra traiter des centaines ou même des milliers de litres d’eau salée. Lorsque l’on retire ces molécules de l’eau salée, ce qui reste n’est pas tout à fait “vert”.

«On parle d’acide hypochloreux. C’est de l’eau de javel. Ce serait illusoire de penser qu’on va remettre ça dans l’environnement. Parce que si on remet de l’eau de javel directement dans la mer ou dans l’océan, je ne pense pas que les pêcheurs de homard seraient très heureux», affirme Olivier Clarisse.

La mise à échelle industrielle

Les professeurs de l’Université de Moncton reconnaissent qu’ils ont peut-être tort et que quelque chose leur a échappé.

Ils expliquent que s’ils mettent leur scepticisme de côté et qu’ils croient JOI Scientific sur parole quant à l’efficacité de leur technologie, il reste tout de même une question importante quant à l’utilisation de cette technologie à grande échelle.

C’est que l’appareil décrit dans les brevets est de petite taille et serait bien loin de produire la quantité d’hydrogène nécessaire afin d’alimenter une centrale, par exemple. La startup n’a cependant pas démontré que son concept est viable à une échelle industrielle.

«Comment on va passer du prototype à un prototype de moyenne échelle ou de grande échelle? Et quelles seront les complications que l’on va rencontrer, comment ça va affecter le rendement énergétique?», se demande Olivier Clarisse.

Mardi, le président d’Énergie NB, Gaétan Thomas, a précisé qu’il pourrait s’écouler deux ou trois ans avant que de petits prototypes soient prêts. Le coût de ces centrales à l’hydrogène serait à peu près équivalent à celui d’une centrale au gaz naturel.

Les coûts de la technologie et du contrat de licence sont gardés confidentiels.

M. Thomas soutient qu’Énergie NB examine toutes ses options, mais il serait peut-être plus logique, selon lui, d’avoir de nombreuses petites centrales disséminées sur le territoire plutôt qu’une grosse centrale, afin d’éviter les pertes d’énergie lors du transport d’électricité.