Rivière Restigouche: une biologiste de retour dans son «écosystème»

Carol-Anne Gillis a passé son enfance aux bords de la rivière Restigouche. Biologiste de formation, elle se consacre désormais à son étude afin de la comprendre et de mieux la protéger.

Algues envahissantes, maladies contagieuses, problèmes de sédimentation ou d’érosion, baisse des populations de saumons, températures élevées de l’eau… Lorsque l’on s’intéresse de près à l’écosystème d’une rivière, ce ne sont pas les sujets qui manquent.

«Un bassin versant, c’est un immense terrain de jeu. Il y a tellement d’aspects scientifiques à traiter. C’est vraiment motivant», confie Carole-Anne Gillis.

Cette dernière sera la tête d’affiche ce mercredi, au Centre des pêches du Golfe, d’une conférence sur les femmes et la science (Science 360). Une occasion pour elle de montrer aux femmes qu’elles peuvent non seulement faire carrière dans des domaines scientifiques de pointe, mais aussi appliquer ce savoir en région, loin des universités et des pôles gouvernementaux.

Une famille de guides de pêche

Native de Campbellton, Carole-Anne Gillis est à la tête du comité scientifique du Conseil de gestion du bassin versant de la Rivière Restigouche (CGBVRR) depuis quelques années déjà. Aujourd’hui, elle travaille également comme directrice de recherche au Conseil de ressources Gespe’gewaq Mi’gmaq. Avec ce nouveau poste, elle est également responsable des études et projets menés sur les bassins versants de la rivière Eel et de la Népisiguit.

Issue d’une famille de guide de pêche, elle a gravité autour de cette fameuse rivière et de ses tributaires toute son enfance.
«Pour moi, travailler sur la rivière c’était ça», explique-t-elle.

Sa vision du travail sur la rivière a pris une tout autre signification lorsque ses études en sciences naturelles l’ont emmenée vers la biologie, et graduellement vers l’écologie des rivières.

«C’est un nouveau monde qui s’est ouvert à moi. J’ai vu là l’opportunité non seulement de revenir travailler chez moi, mais d’apporter une expertise à la région pour qui la rivière est d’une grande importance. La Restigouche, c’est mon écosystème», relate-t-elle.

C’est d’ailleurs l’émergence d’une problématique bien précise dans sa rivière – la prolifération de l’algue envahissante Didymosphenia au début des années 2000 – qui l’a incitée à se pencher à se spécialiser en milieu aquatique.

«C’était très peu étudié et ça affectait ma rivière. Je voulais faire quelque chose, car comme bien d’autres sujets, plus on connaît le problème, mieux on est en mesure de s’outiller pour le combattre», dit-elle, notant avoir fait de la Didymo sa thèse de doctorat.

Son objectif, faire du bassin versant de la Restigouche l’un des plus étudiés et mieux documentés de l’est du pays.

«On a beaucoup appris depuis quelques années, mais il en reste encore beaucoup à faire, que ce soit pour améliorer la qualité de l’eau ou les stocks de saumon. C’est qu’à la minute où on fait des progrès d’un côté, de nouvelles problématiques émergent de l’autre, ce qui nous force à nous poser des questions et à agir. Je ne vois pas – avec tout ce qui nous occupe en ce moment – le jour où nous manquerons de problèmes à résoudre ou d’études à effectuer ici», souligne-t-elle.

Condos à saumons
Au cours de ses années au sein du CGBVRR, Mme Gillis a participé à bon nombre de projets, pratiques ou de recherches. Le dernier en lice: des incubateurs à œufs de saumons ou comme la chercheuse aiment les appeler ses «condos à saumons».

Le projet a été importé dans le bassin de versant de la Restigouche depuis Kouchibouguac où les efforts de recolonisation du saumon semblent porter leurs fruits, les retours de saumons étant à la hausse.

Côté pratique, il s’agit d’une boîte de cinq «étages» contenant chacune 200 «chambres individuelles», donc un total 1000 compartiments dans lesquels on dépose des œufs fécondés. Chaque chambre possède également sa propre «fenêtre» par laquelle le poisson, une fois passé le stade de l’œuf, pourra s’échapper.

«Ce qui est intéressant, c’est le fait de séparer les œufs. Puisqu’ils ne se touchent pas, il n’y a pas de contamination si l’un d’eux meurt. Il n’y a donc pas de migration de champignons, ce qui augmente le taux de survie», estime Mme Gillis.

L’automne dernier, 18 condos (17 500 œufs) ont ainsi été placés dans les rivières alimentant la Gounamitz, des rivières qui autrefois comptaient des saumons, mais qui n’en contiennent plus désormais.

«On tente de recoloniser ces habitats naturels du saumon, mais qui ont été fragmentés, que ce soit par des ponceaux, des débris ou des barrages de castors», explique Mme Gillis.

En fait, on aimerait avec ce projet hausser le nombre de saumons dans le bassin versant. Mais les attentes sont réalistes.

«17 500 œufs, ça peut sembler beaucoup, mais ce n’est pas ce qui va remplir d’un coup nos rivières. Le taux de survie est quand même relativement faible en rivière, et encore davantage pour le retour de leur séjour en mer. On parle d’une poignée de saumons à peine qui pourraient revenir, mais c’est tout de même un début», dit Mme Gillis.

Les condos passent actuellement leur premier hiver en rivière. L’équipe scientifique ira les visiter en juin prochain.