Le procès de la GRC ravive de douloureux souvenirs à Shippagan

Le procès de GRC à Moncton sur sa gestion de la sécurité entourant la crise du crabe et les émeutes qui en ont découlé à Shippagan en mai 2003 ravive, une fois de plus, de tristes souvenirs. Le temps a passé et l’eau a continué de couler sous le pont situé tout près du port et qui relie la ville à l’île Lamèque, mais selon les intervenants à qui nous avons parlé, la plaie peine toujours à se cicatriser.

2 mai 2003. Le ministère fédéral des Pêches et des Océans annonce un plan triennal sur la pêche au crabe des neiges dans lequel il réduit les quotas de 22 000 à 17 000 tonnes et accorde une part permanente de 15% des quotas aux pêcheurs côtiers et Amérindiens. C’est la consternation chez des travailleurs et des pêcheurs traditionnels. Le choc fait rapidement place à la grogne.

Le 3 mai, quelque 250 personnes incendient quatre bateaux, une usine de transformation ainsi que d’autres installations industrielles au Port de Shippagan. C’est l’émeute généralisée et rien ne semble pouvoir contenir la colère des belligérants.

Jean Saint-Cyr se souvient encore très bien des événements. Celui qui fut par la suite directeur de la Rédaction et éditorialiste à l’Acadie Nouvelle était alors directeur général de la Fédération régionale acadienne des pêcheurs professionnels (FRAPP). En déplacement à Vancouver le jour de l’émeute, il constatera rapidement les dégâts ainsi que l’ambiance plus que morose dans la ville à son retour précipité, quelques heures plus tard.

«C’était extrêmement désagréable comme atmosphère. Il y avait des policiers partout, même dans nos bureaux. C’était complètement inattendu et je me rappelle avoir été extrêmement déçu que tout ça soit arrivé», souligne M. Saint-Cyr au cours d’un entretien téléphonique.

L’avocat-notaire Jonathan Roch Noël, qui allait devenir maire de Shippagan l’année suivante, en 2004, était alors conseiller municipal de la localité acadienne. Lui aussi se souvient du climat qui régnait dans la municipalité au moment des événements – toute la population était sous le choc, mentionne-t-il – et à quel point cela a affecté l’ensemble de la communauté à long terme.

«Nous étions comme assiégés. Pour la Ville, ç’a été très dur pour notre économie, car nos trois usines de transformation ont fermé leurs portes après l’émeute. Nous perdions des taxes foncières et d’eaux et d’égouts importantes pour notre développement et encore aujourd’hui, plusieurs entreprises du secteur de la pêche demeurent frileuses à investir chez nous. C’est dommage», exprime celui qui a été premier magistrat de Shippagan jusqu’en 2012.

L’administration municipale et la FRAPP se sont également retrouvées entre deux feux, sans mauvais jeu de mots. La gestion de la sécurité publique a été difficile et éprouvante pour l’une, et la défense de l’industrie face à l’indéfendable, périlleuse.

«Il nous a fallu défendre la flottille, mais avec modération, souligne Jean Saint-Cyr. Mais nous ne pouvions pas défendre ceux qui avaient commis des crimes aussi graves, d’autant plus que plusieurs de nos pêcheurs n’étaient pas du tout d’accord avec ce qui s’est passé.»

Jonathan Roch Noël mentionne quant à lui que la Ville de Shippagan a tout fait pour protéger la population avec les effectifs en place alors. La municipalité a été poursuivie pour négligence par la Daley Brothers, dont l’usine a été incendiée par les émeutiers en 2003, et s’en est tirée avec une entente hors cour en octobre.

«Je demeure convaincu que la Ville n’avait rien à se reprocher à ce moment-là. Nous étions tributaires de la sécurité publique et du nombre de répondants disponibles. Tout est allé tellement vite que notre marge de manoeuvre était très mince et je crois que même si l’Armée canadienne était venue en renfort, je ne sais pas si nous aurions réussi à contenir la grogne», soutient-il.

Et la GRC? Les deux intervenants refusent de prédire le verdict du procès en cours à la Cour du banc de la Reine à Moncton, pas plus que de lui jeter la pierre, même s’ils admettent tous deux que l’intervention de la police fédérale aurait pu être plus rapide et efficace.

«Ils (les policiers de la GRC) n’ont pas réalisé l’ampleur des événements, c’est certain, mais il y a toujours une raison derrière tout ça. J’aurais bien aimé qu’ils bougent plus vite, mais avaient-ils tous les effectifs nécessaires pour faire face à la crise à ce moment-là? Personnellement, je l’ignore et je ne veux pas me faire juge du procès qui se déroule en ce moment», mentionne M. Noël.

Un mea culpa?

De l’avis de Jean Saint-Cyr, Shippagan porte encore aujourd’hui certains stigmates de l’émeute de 2003. Le lien de confiance entre les crabiers et la population a été brisé à ce moment, dit-il, et les dommages sociaux et affectifs n’ont pas encore été réparés, selon lui.

«Ces gestes-là ont été très regrettables, d’autant plus que ce n’était pas tous les pêcheurs qui étaient d’accord (avec une telle intervention musclée). Mon souhait, c’est que ce lien de confiance soit réparé et pour ça, je crois qu’il y a un mea culpa public à faire de la part des responsables de l’émeute», juge M. Saint-Cyr.

Jonathan Roch Noël ne va pas aussi loin, mais il admet que le travail de reconstruction économique et social à la suite de la crise de mai 2003 a été long et ardu.

«Ça nous a demandé beaucoup d’efforts et il a fallu miser davantage sur d’autres domaines d’activités, comme l’éducation postsecondaire et la recherche scientifique. Finalement, ç’a quand même débouché sur quelque chose de positif, avec ce beau partenariat entre le CCNB et l’Université de Moncton qui a vu le jour récemment», note l’ancien maire de Shippagan.

L’Institut de recherche sur les zones côtières et l’Aquarium et Centre marin ont également pris du galon depuis la crise en faisant davantage la promotion de la pêche durable et de techniques d’ensemencement du homard, ajoute également Jonathan Roch Noël.

«Et puis, une étude sortie l’an dernier a affirmé que Shippagan était la deuxième ville la plus heureuse du Canada. Je pense que ça en dit beaucoup sur la résilience de la population et le fait que malgré tout, elle a réussi à surmonter la crise de 2003», souligne l’ex-politicien municipal.