À l’Université de Moncton, étudiants canadiens et internationaux se mélangent peu

Sur le campus de Moncton, un fossé semble perdurer entre les différents groupes culturels.

L’Acadie Nouvelle est allée à la rencontre de la population universitaire pour mieux comprendre cette réalité.

Le sujet est sensible. C’est pourtant un constat partagé par beaucoup: la tendance est souvent au regroupement ethnique que ce se soit en salle de classe ou à l’extérieur.

Carl Richard, employé au bar étudiant Le Coude, l’observe au quotidien ; la mixité est rarement la norme lors des événements organisés au centre étudiant. «Lorsqu’on accueille une soirée africaine, on voit peu d’étudiants canadiens, lorsqu’on accueille une soirée DJ, on voit peu d’étudiants internationaux», assure-t-il.

Le jeune homme croit que tout le monde doit faire sa part pour changer les choses. «Les gens d’ici doivent être accueillants et les étudiants qui arrivent au Canada doivent être ouverts. Chacun doit faire un effort pour faire le premier pas!»

Olivier Hussein, étudiant en sciences politiques, remarque une tendance au sein de la population étudiante à se regrouper par communautés.

«La faculté d’administration, j’appelle ça le «marché africain». Là-bas ce n’est pas juste le français que tu entends, ce sont les langues maternelles des étudiants maliens, guinéens, congolais… Les Canadiens trouvent ça difficile, nous sommes dans une institution francophone, la langue française doit primer.»

Le jeune canado-ivoirien déplore aussi qu’assez peu de Canadiens s’impliquent dans l’accueil des étudiants internationaux. Les torts sont donc partagés, souligne-t-il.

«On ne peut pas généraliser. Il y a des Canadiens très ouverts et qui veulent aller vers l’autre, d’autres qui sont assez fermés. Tout comme il y a des internationaux qui veulent rester dans leur communauté.»

Sur le campus de Moncton, un étudiant sur quatre vient d’un autre pays. Le sociologue Mathieu Wade rappelle qu’une bonne partie des étudiants internationaux sont ressortissants d’un petit nombre de pays, avec la Côte-d’Ivoire, la Guinée, le Maroc, le Mali, et la France en tête de liste.

«L’Université a ciblé certains pays dans son recrutement, ça a eu un certain succès mais ç’a aussi créé une masse critique de communautés nationales. Ça devient assez facile de rester entre soi parce qu’on a des communautés nationales qui se forment, un peu comme dans les grandes villes où on retrouve des ‘’ghettos ethniques’’.»

Le professeur prend l’exemple de la Faculté d’administration où, pendant plusieurs années, cette séparation était particulièrement frappante. L’un des deux salons était davantage fréquenté par les étudiants internationaux tandis que l’autre était plutôt investi par les étudiants canadiens.

«On a tendance à se tenir avec les gens qui nous ressemblent, cela facilite la création d’un réseau social», mentionne-t-il. «Les groupes se créent naturellement parce qu’on partage des mêmes repères, un même sens de l’humour…»

Cultiver la confiance

Hermel Deschênes, conseiller aux étudiants internationaux, est bien conscient de cette problématique. Dans son bureau, il a souvent dû réconforter des jeunes gens souffrant d’un certain isolement social.

Plongés dans un milieu dont ils ne connaissent pas les codes, il n’est pas toujours facile pour les internationaux de créer des liens avec leurs confrères de classe canadiens. «Pour certains, il y a une peur d’être rejeté, de faire des erreurs, de ne pas être reconnu», constate-t-il.

Souvent, les relations avec les étudiants canadiens se réduisent à des salutations polies et s’évaporent à la sortie de la classe. «La société canadienne est assez individualiste, tout le monde fait la course contre la montre et les amitiés sont parfois éphémères. Certains étudiants, qui ont grandi dans une société plus collectiviste, ont de la difficulté avec ça, ils s’attendent à ce que les relations durent. Ça crée des frustrations, des malaises.»

Par le biais de formations auprès des professeurs, d’activités d’intégration ou d’un guide d’adaptation interculturelle, Hermel Deschênes et son équipe tentent de dissiper les incompréhensions. On y apprend à faire montre de souplesse, à adopter une attitude d’adaptation et surtout à accepter les différences culturelles.

«La clef, c’est de cultiver la confiance. Ça passe par de la communication: apprendre à se parler, à se respecter l’un l’autre. Parfois, ça se joue dans les trois premières minutes, il suffit d’un malentendu interculturel. Souvent, chacun est sur son rivage, on se parle mais on ne se comprend pas.»

Aux étudiants canadiens, Hermel Deschênes propose d’«élargir leurs perceptions». «Les étudiants internationaux peuvent apporter beaucoup plus qu’on ne le pense, ils nous permettent de nous enrichir, de découvrir d’autres cultures», insiste-t-il.

Aux étudiants internationaux, il conseille de «ne pas rester dans son ghetto». «On a remarqué que ceux qui s’impliquent le plus ce sont ceux qui parviennent le mieux à s’intégrer. Pour s’adapter à cette nouvelle culture, il faut de la volonté et faire des efforts. Le nouvel arrivant doit se risquer à faire un premier pas.»

Plus de sensibilisation

Sabie Paris, étudiante à la maîtrise en travail social, croit que l’Université doit jouer un plus grand rôle pour rapprocher les uns et les autres.

«La société néo-brunswickoise est appelée à s’engager de plus en plus dans la voie de l’immigration. Il faut qu’on sensibilise le monde aux différences culturelles par des forums, des conférences», estime la jeune femme qui a quitté Haïti en 2016.

Les professeurs doivent eux aussi faire leur part, ajoute-t-elle. «Dans une des classes, il y avait six étudiants canadiens et on devait former des groupes de quatre pour travailler sur un projet. Ils ont demandé à faire un groupe de six et le professeur a accepté!»

Mamadou Oury Diallo, originaire de la Guinée-Conakry, abonde dans ce sens. «Il faut que l’Université s’implique, qu’on encourage systématiquement le mélange lors des travaux de groupe et que le programme de mentorat arrête de jumeler les nouveaux arrivants avec des étudiants internationaux. C’est ça qui va permettre l’échange, parce que si les Canadiens se regroupent avec les Canadiens et les internationaux avec les internationaux, il n’y a pas de liens qui se créent. Personnellement, ça fait trois ans que je suis au Canada et j’ai très peu d’amis canadiens…»

La curiosité et le dialogue sont essentiels pour faire tomber les barrières, ajoute Mamadou. «Il faut parler de l’inclusion, il faut s’ouvrir aux autres cultures. Lorsque je me rapproche d’un Canadien, j’apprends beaucoup sur ce pays, c’est enrichissant, ça m’apporte un bagage culturel et intellectuel, du réseautage… C’est un effort que tout le monde doit faire, les internationaux ont peut-être plus peur parce qu’ils ne se sentent pas chez eux, certains ne s’impliquent pas par peur de se faire rejeter.»