Winslow: un spectacle qui enchante à Moncton

À la fois audacieuse, touchante et comique, la pièce Winslow de l’auteur Herménégilde Chiasson qui propose un voyage dans le temps, allant du Traité d’Utrecht en 1713 jusqu’à l’Acadie moderne, a conquis la foule au théâtre l’Escaouette à Moncton lors de sa première.

En près de trois heures, ce spectacle multimédia mis en scène par Marcia Babineau nous transporte à travers une gamme d’émotions et de réflexions. Si certains peuvent penser que trois heures c’est long, il reste que l’histoire qui nous est racontée à plusieurs voix mérite certainement qu’on s’y attarde. Neuf interprètes et trois musiciens donnent vie à cette œuvre majeure d’Herménégilde Chiasson.

Le dramaturge acadien livre avec sensibilité et un certain mordant sa vision de l’Acadie, à la fois celle du passé et celle d’aujourd’hui. La conquête britannique et la déportation ont-elles encore un impact dans nos vies d’aujourd’hui? Si l’on se fie à son propos, l’effet, bien que parfois inconscient, est réel. Marionnettes, jeu théâtral, chansons, musique et projections visuelles sont rassemblés dans ce spectacle qui en offre pour tous les goûts.

«J’ai beaucoup aimé la diversité dans la ligne de temps c’est-à-dire le contemporain avec l’histoire qui met en lumière l’impact de la déportation sur aujourd’hui parce que ce n’est pas un élément qu’on regarde souvent. C’est audacieux comme spectacle. Je pense que c’est du jamais vu pourvu que je sache», a exprimé une spectatrice Janice Goguen, à l’issue de la première vendredi.

Celle-ci a lu le journal de campagne de John Winslow. Elle connaît bien son histoire.

«Je ne peux pas dire que j’ai appris beaucoup de choses, mais c’est venu confirmer des interprétations que j’avais eues en lisant son journal et c’est le fun d’en faire la démonstration avec émotion», a-t-elle poursuivi.

S’imbriquant les unes dans les autres, plusieurs histoires abordant différentes thématiques chères à l’Acadie défilent devant nos yeux. D’abord, celle du colonel John Winslow à qui on fait le procès, puis la réalisation d’un documentaire sur le fantôme de Winslow. Les marionnettes occupent une place importante dans ce spectacle en apportant un vent de fantaisie. Au centre de tous, Voltaire, le poète belliqueux qui n’a pas toujours été très élogieux à l’égard de l’Acadie. Il rencontre différents personnages historiques: Melquior de Polignac, Pascal Poirier et Henry Longfellow, tous des écrivains. La rencontre avec Longfellow et Évangéline est tout à fait hilarante et très éloquente. Si les voix féminines se sont fait peu entendre dans cette histoire de l’Acadie, le personnage imaginé par Longfellow, incarné par Florence Brunet, est flamboyant et bien assumé. On peut dire que l’amoureuse éperdue légendaire sort de son livre. C’est tellement drôle. Il faut l’entendre avec son franc-parler utilisant même le chiac.

Une mise en scène ingénieuse

Les images sont projetées sur un écran de 1500 cordes qui occupe toute la largeur de la scène. C’est très ingénieux comme concept.

«La mise en scène est vraiment très bien. Les textes sont super intéressants. Personnellement, il y a beaucoup de choses que je connais déjà sur l’histoire acadienne, mais c’est bien de les avoir rassemblées. Il y a des chansons qui sont extrêmement touchantes. C’est vraiment une belle pièce, ça vaut la peine de la voir. En se promenant dans le temps, on arrive à avoir une autre perspective sur toute la question. Tous les acteurs sont bons et Florence Brunet et Nicolas Dupuis m’ont particulièrement impressionné», a commenté le cinéaste Phil Comeau.

La musique de Jean-François Maillet et les chansons d’Herménégilde Chiasson sont très réussies.

«J’ai vraiment trouvé ça intéressant de voir différentes sortes de théâtre. Ce n’était pas juste drôle et c’était aussi quand même sérieux. J’ai appris beaucoup de choses sur l’histoire. Je viens de Kedgwick et je n’ai pas la même vision de l’Acadie. C’était vraiment une belle manière de montrer l’histoire de l’Acadie», a partagé une spectatrice Mara Saulnier, âgée de 19 ans.

Les premières nations

Le récit fait aussi une place au peuple des Premières nations incarné notamment par Hubert Francis et le personnage de la cinéaste Françoise Belliveau (Stéphanie David) aux origines autochtones. Plein de belles trouvailles composent ce spectacle conçu en plusieurs tableaux. Certaines scènes sont mieux réussies que d’autres, surtout celles où les personnages sont vraiment dans l’action. On assiste alors à des dialogues savoureux. Pensons, entre autres, à la scène du tribunal et à la discussion entre deux Acadiens (David Losier et Ludger Beaulieu) sur leur vision de l’Acadie, de Grand-Pré et de leurs revendications, notamment pour rebaptiser un bout de rue à Moncton.

Après avoir vu la pièce, les spectateurs auront peut-être envie de lire ou de relire le Journal de John Winslow à Grand-Pré traduit en français par Serge-Patrice Thibodeau. Toute une équipe de concepteurs a travaillé à la création de ce spectacle, dont Jonah Haché à la vidéo-scénographie, Marc Paulin aux éclairages, Pierre Robitaille aux marionnettes, Noémie Avidar à la scénographie et Denise Richard aux costumes et accessoires. La distribution réunit aussi Monica Bolduc, Émilien Cormier, Anika Lirette et les musiciens Sébastien Michaud, Jeffrey Bazett-Jones et Jean-François Mallet.

Winslow est présentée à guichets fermés jusqu’au 14 avril. Espérons que ce spectacle pourra être repris plus tard.