Cannabis: le marché noir n’a pas encore dit son dernier mot

Découragés par les prix chez Cannabis NB, certains consommateurs recommencent à s’approvisionner sur le marché noir. L’Acadie Nouvelle s’est entretenue avec deux d’entre eux.

Le quotidien de nombreux Néo-Brunswickois a changé le 17 octobre dernier avec la légalisation du cannabis récréatif.

Plus besoin de faire affaire avec un dealer à l’abri des regards pour mettre la main sur de l’herbe de qualité aléatoire, d’acheter du stock illégal d’origine inconnue et de risquer de se faire pincer par la police.

François*, un homme de Moncton dans la trentaine qui consomme environ sept grammes de pot par semaine, attendait ce moment depuis longtemps.

«Quand le cannabis a été légalisé, j’étais super content. J’allais chez Cannabis NB, il y avait plein de choix, des goûts différents», dit-il.

Pendant quelques mois, il s’est approvisionné exclusivement dans les succursales de la société de la Couronne. Au fil du temps, les prix élevés ainsi que les nombreuses ruptures de stock ont eu raison de sa fidélité.

«T’arrives chez Cannabis NB et t’as parfois pas beaucoup de choix, tu veux quelque chose donc tu prends des petits contenants qui sont plus chers. Ça me coûte à peu près la moitié du prix d’aller chez mon dealer», dit-il.

François est donc allé cogner chez son ancien revendeur. C’est tout à fait illégal, ça nuit aux finances publiques et il n’a pas accès à beaucoup de variété. Un ou deux types de pot à la fois. Mais c’est moins cher. C’est pas mal tout ce qui compte pour lui.

Il paie présentement 50$ pour un quart d’once, soit 7,14$ le gramme. Cela représente une économie de 25% par rapport au pot le plus abordable disponible chez Cannabis NB en ce moment.

«Je vais probablement continuer à aller chez Cannabis NB de temps en temps. Je n’ai pas de problème à magasiner là pour essayer de nouveaux produits. Mais c’est un peu comme la bière. Je ne bois pas toujours des bières dispendieuses, je me contente de la Bud Light la plupart du temps», explique François.

Dans le même bateau

James* est à peu près dans le même bateau. Cet autre trentenaire de Moncton consomme lui aussi sept grammes de pot par semaine. Vers le 17 octobre, date de la légalisation, son revendeur a fermé boutique, raconte-t-il.

«Je pense qu’il voulait juste se retirer de ça et qu’il ne voulait peut-être pas devoir gérer la compétition», raconte-t-il.

James s’est donc tourné vers Cannabis NB. Il y a trouvé son compte pendant quelque temps. Les prix offerts par la société de la Couronne l’ont toutefois fait changer d’idée.

«J’ai acheté mon pot chez Cannabis NB pendant un bout, parce que je ne voulais pas prendre la peine de me trouver un autre dealer. Le magasin était commode. Après quelques mois, j’ai recommencé à aller chez un revendeur en bonne partie à cause des prix.»

À l’instar de François, il continue d’aller chez Cannabis NB de temps en temps, surtout s’il a besoin de pot rapidement ou qu’il se trouve dans une autre ville.

Mais lorsqu’il est à Moncton, il fait signe à son revendeur, qui offre la livraison gratuite – souvent effectuée en moins d’une heure – et qui garde en stock une dizaine de types de cannabis en tout temps.

«C’est du stock de bonne qualité, ce n’est pas du pot cultivé à l’extérieur. C’est du bon stock, je trouve que c’est aussi bon si pas mieux que ce que j’achète chez Cannabis NB.»

*L’Acadie Nouvelle a donné des noms fictifs à ces deux intervenants, qui ont accepté de témoigner à condition que l’on protège leur identité.

Combien paient nos deux fumeurs de pot?

Combien François et James paient-ils pour leur pot illégal?

Moins cher que chez Cannabis NB. Beaucoup moins cher, en fait.

En entrevue, ils confient qu’il peuvent se procurer sept grammes pour 50$ (7,14$ / g) ou 28 grammes pour 180$ (6,42$ / g). L’échantillon est minuscule, mais ne semble pas être dans le champs pour autant.

Selon Statistique Canada, le prix moyen du gramme de pot au Nouveau-Brunswick était de 6,34$ avant la légalisation (et l’arrivée sur le marché d’une grande quantité de cannabis légal et plus dispendieux).

Le pot le moins cher vendu par Cannabis NB est celui de la marque Plain Packaging, à 8$ le gramme (120$ pour 15 grammes). Mais comme c’est souvent le cas chez Cannabis NB, ce format économique est en rupture de stock.

Les consommateurs soucieux de leurs dépenses doivent donc se rabattre sur le format de 7 grammes de la même marque, qui est offert à 8,57$ le gramme.

Le hic, c’est qu’il n’est disponible qu’en ligne en ce moment. Pour l’acheter, les clients de Cannabis NB doivent se le faire livrer pour la somme de 7$. Cela fait grimper le coût à 9,57$ / g.

Et on ne parle que du cannabis le moins cher du catalogue de Cannabis NB. Les consommateurs qui recherchent des produits haut de gamme doivent payer plus.

Les revendeurs: une source abordable…mais illégale

Si la source d’approvisionnement de François et de James leur permet d’avoir accès à du pot plus abordable que chez Cannabis NB, elle demeure tout à fait illégale. La légalisation n’y a rien changé.

Au Nouveau-Brunswick, le seul fournisseur autorisé de cannabis récréatif est Cannabis NB.

Les revendeurs de pot s’exposent à des peines allant d’une simple amende à 14 ans de prison. Les acheteurs risquent d’être mis à l’amende.
James avoue qu’il n’y pense pas lorsqu’il achète du pot illégal.

«Hum, ça ne m’est pas trop passé par la tête. Je n’ai jamais eu de problèmes avant ou après la légalisation et je ne connais personne qui en a eu», dit-il.

Idem pour François.

«Je n’avais pas cette peur-là quand c’était illégal. Je ne l’ai pas plus astheure. C’est quoi le risque maintenant, des amendes?»

Cannabis NB ne veut pas de guerre des prix avec le marché noir

Malgré la fuite de certains clients vers le marché noir, Cannabis NB ne compte pas se lancer dans une guerre de prix avec les revendeurs. La société de la Couronne ouvre néanmoins la porte à des changements à ce chapitre.

La directrice générale de Cannabis NB, Lara Wood, défend le coût des produits qui sont vendus légalement sur son site web et en magasin. Il n’y a pas que le prix qui compte, selon elle.

Les fleurs séchées, les huiles et les gélules de cannabis qui sont offerts dans ses présentoirs sont de qualité et sont sécuritaires. Il y a des coûts associés à la cultivation de tels produits, dit-elle dans une déclaration écrite envoyée à l’Acadie Nouvelle.

«L’objectif n’est pas de s’engager dans une guerre des prix avec le marché noir, mais plutôt d’offrir des options raisonnables et une avenue aux clients qui veulent avoir accès à une option sécuritaire et réglementée, savoir d’où viennent leurs produits et ne pas avoir à faire des activités illégales.»

Elle a tout de même des nouvelles qui devraient plaire aux consommateurs. «Nous prévoyons qu’avec le temps, à mesure que de nouveaux producteurs entreront sur le marché et que l’offre se stabilisera, les coûts pourraient baisser.»

Lara Wood reconnaît que la société de la Couronne est confrontée à des problèmes d’approvisionnement. Depuis la légalisation, le 17 octobre, de nombreux produits de son catalogue sont en rupture de stock en magasin et sur le web.

Selon elle, Cannabis NB avait initialement prévu d’offrir un plus grand éventail de produits et que certains d’entre eux devaient être vendus à des prix «inférieurs et comparables aux prix du marché noir», dit-elle.

On se souvient qu’en février 2018, lorsque le concept des boutiques avait été dévoilé en grande pompe, le PDG de l’époque, Brian Harriman, avait promis que les prix seraient «très compétitifs» avec le marché noir. Force est de constater que ce n’est pas encore le cas.

Cannabis NB travaille cependant afin d’atteindre ses objectifs à ce chapitre, selon Lara Wood.

«Nous continuons d’ajouter des partenariats avec de nouveaux producteurs, ce qui nous permettra au fur et à mesure de recevoir le portefeuille prévu, permettant aux clients d’avoir plus d’options de prix, allant du prix “valeur” au prix “supérieur”.»

Elle note d’ailleurs que tous les clients qui s’approvisionnent légalement en magasin ou en ligne n’ont pas le même profil. Tout le monde ne cherche pas à se procurer le pot le moins cher, peu importe sa provenance ou sa qualité.

«Nous devons mentionner que nous avons une gamme de clients, dont certains recherchent également des produits haut de gamme à un prix plus élevé. Notre objectif est donc de proposer des options.»