Transformer les homards en objets de plastique?

Dans leur laboratoire, des chimistes de l’Université McGill ont découvert un nouveau moyen de transformer les coquilles de crustacés tels que le homard ou le crabe en plastique biodégradable pouvant servir à la fabrication d’une foule d’objets. Au Nouveau-Brunswick, où près de 40 millions de livres de homards sont transformés chaque année, le potentiel semble énorme.

Après deux ans et demi de travaux, Audrey Moores, professeure de chimie et Thomas DiNardo, assistant de recherche, ont mis au point un nouveau procédé de fabrication du chitosan.

Il s’agit d’un dérivé de la chitine, qui compose l’exosquelette d’arthropodes tels que les crevettes, homards, crabes ou même les insectes. Les chercheurs réduisent en poudre les coquilles et les mélangent à des agents plastifiants d’origine végétale pour créer un nouveau matériau aux propriétés très intéressantes.

Emballages alimentaires, sacs de plastique, implants médicaux, fibres textiles, impression 3D, les possibilités sont très vastes.

Actuellement, le chitosan est utilisé principalement dans le domaine biomédical pour la création de fils ou de points de suture. Problème, il est mou, peu robuste, et se dégrade rapidement.

«Notre procédé permet de créer un matériau plus dur, plus résistant, ce qui ouvre la porte à un plus grand nombre d’applications, décrit la chimiste Audrey Moores. Ces produits seraient dégradables dans la nature, les premiers tests sont très positifs à ce niveau-là. On pense avoir développé un matériau qui peut répondre aux problèmes environnementaux actuels en devenant une alternative au plastique.»

Cela offrirait un substitut écologique aux produits de plastique fabriqués à partir de pétrole, qui mettent des centaines voire des milliers d’années à se décomposer, envahissent les océans, et tuent des millions d’oiseaux de mer, de mammifères marins et de tortues.

Formée par quatre jeunes designers londoniens, la start-up The Shellworks s’est d’ailleurs déjà lancée dans ce créneau. Sans recourir à ce nouveau procédé, les créateurs ont mis au point une série d’objets, pots de fleurs, emballages, sac plastiques à partir de chitosan.

Une technologie prometteuse pour le secteur de la transformation

Faut-il y voir un bon filon pour l’industrie de la transformation des fruits de mer qui produit chaque année des tonnes de coquilles? Audrey Moore estime que le Nouveau-Brunswick, avec sa grande concentration d’usines et ses volumes de débarquements colossaux, est le lieu tout indiqué.

«Il est essentiel d’avoir un gros approvisionnement avec beaucoup de matières premières. Le Nouveau-Brunswick est justement un endroit central où beaucoup de crustacés sont débarqués, c’est un site exceptionnel à l’échelle mondiale», dit-elle.

La technique développée par les chercheurs de l’Université McGill a notamment l’avantage d’être plus simple, elle ne nécessite pas de grosse machine, ni de compétences avancées. Elle serait aussi plus sécuritaire.

«Le procédé actuel pour créer le chitosan est très toxique et génère de grandes quantités d’eaux polluées, décrit la professeure de chimie. Il implique la manipulation d’un produit visqueux et corrosif à haute température, actuellement on ne le fabrique pas au Canada. Notre procédé se fait en phase solide, il est moins dangereux, génère moins de déchets et nécessite moins d’eau et de produits chimiques.»

Cinq entreprises récupèrent déjà les déchets des transformateurs néo-brunswickois: Omera Shell à Richibouctou, Produits du Golfe St. Laurent à Bas-Caraquet, Saveur du Nord à Anse-Bleue, We Acres Crab Meal près de Cap-Pelé et l’Association coopérative des pêcheurs de l’Île à Lamèque.

Les coquilles y sont séchées, réduites en particules ou en poudre, puis expédiées en Asie et aux États-Unis où elles serviront d’engrais bio-organique, de nourriture pour le bétail ou seront destinées à l’extraction de chitosan et de glucosamine.

Une entreprise de la Péninsule veut devenir une pionnière du bioplastique

L’équipe de recherche montréalaise finalise en ce moment des partenariats avec deux transformateurs néo-brunswickois. Les Produits du Golfe St. Laurent et sa filiale basée à Anse-Bleue, Saveur du Nord, ont signé une entente préliminaire avec le laboratoire.

L’objectif: étudier la commercialisation de cette nouvelle technique. «Notre but sera de déterminer le type de produits que l’on peut fabriquer et le marché qu’on peut fournir. Il faudra évaluer les coûts et voir si c’est une méthode qu’on reproduire à grande échelle de façon rentable», explique Éric Albert, directeur de la recherche et de la production chez Saveur du Nord.

Les deux entreprises familiales traitent chaque année plusieurs millions de livres de résidus issus des usines de la Péninsule pour alimenter les marchés chinois et américain. «Un des plus gros problèmes actuellement, c’est qu’on ne valorise pas suffisamment la valeur de la ressource. En moyenne, 30% des résidus vont aux ordures», note Éric Albert.

Selon lui, le développement d’une filière de bioplastique permettrait la production de produits finis à plus haute valeur ajoutée. «C’est là que se trouvent les profits! Je pense que le potentiel est très intéressant. Ce serait très bénéfique pour l’environnement, le matériau a aussi des propriétés antimicrobiennes, ce qui lui donne une valeur pour l’emballage alimentaire.»

Reste que le projet en est encore à ses balbutiements et il est encore trop tôt pour y voir un nouveau marché lucratif. Une affaire à suivre…