Prisonniers des glaces pendant 48 heures

Les résidents du chemin Riverside à Matapédia en Gaspésie sont habitués d’être momentanément coupés du reste du monde. Parfois quelques heures, parfois quelques jours.

Chaque année ou presque, les crues printanières font en sorte que l’eau envahit cette petite route riveraine qui longe la Restigouche. Quelques centimètres à l’occasion, quelques pieds à d’autres, selon la présence et l’ampleur d’embâcles plus bas sur la rivière. À certaines occasions, l’eau est accompagnée d’immenses blocs de glace.

Cette année, l’embâcle sur la rivière était particulièrement solide, et le résultat s’est fait ressentir en amont alors que la municipalité gaspésienne a été victime d’inondations. La route 132 – artère routière cruciale en Gaspésie – a même été fermée à la circulation durant plusieurs heures dimanche. C’est le cas aussi du chemin Riverside, où au moins neuf résidences ont été isolées pendant 48h. Carole-Anne Gillis de Campbellton a été l’une de ces «sinistrés». Vendredi dernier, elle s’était rendue sur place avec d’autres membres de sa famille afin de célébrer l’anniversaire de son père qui habite sur cette route.

«On avait organisé un petit souper en famille et on ne pensait pas du tout demeurer pris au piège par les glaces. On avait observé la situation sur la rivière. La glace bougeait un peu, mais on ne croyait pas – tout comme les résidents du coin – que ça allait boucher. Et finalement en début de soirée, on a assisté à une grosse débâcle sur la Restigouche. Beaucoup de glace est partie à la dérive, et puis l’eau a commencé à remonter à contre-courant. On a compris qu’il y avait un embâcle plus bas et qu’on était pris», raconte Mme Gillis.

Et ce n’était pas un petit embâcle. Des tonnes de glace ont débordé sur le chemin Riverside sur une distance d’environ 200 mètres. À certains endroits, la hauteur des glaces atteignait une quinzaine de pieds.

Contrairement à ceux qui subissaient une inondation dans le village, la situation était plus spectaculaire à l’oeil que véritablement dramatique. Jamais la résidence où était réuni le groupe – ni celles des autres voisins du chemin Riverside – n’a été directement menacée.

«On a toujours été au chaud et en sécurité», dit Mme Gillis, notant que les gens du coin sont habitués à ces situations.

«Ça arrive régulièrement au printemps. Cette fois-ci par contre, il faut admettre que la quantité de glace était particulièrement impressionnante. On n’avait pas vu autant depuis plusieurs années. C’est plutôt rare», souligne Mme Gillis.

Là où l’histoire devient plus cocasse, c’est que Carole-Anne et une amie ont décidé d’entreprendre une expédition pour quitter la zone inondée et rejoindre l’autre côté du mur de glace.

«On ne savait pas combien de temps c’était pour durer. Une journée, deux, une semaine? Alors on s’est fait un plan avec des amis prêts à nous accueillir l’autre côté. Dans la nuit de samedi à dimanche, l’eau avait beaucoup baissé, mais pas la glace. On est donc partie dimanche. On a fait pas mal d’escalade. Ce n’était pas dangereux en soi, mais c’était quand même de la glace fragilisée, il fallait donc quand même faire attention», souligne Mme Gillis, avouant ne pas nécessairement recommander cette option.

«Dans de telles situations, c’est préférable effectivement de patienter et d’attendre que tout revienne à la normale plutôt que de prendre des risques inutiles. On aurait quand même pu faire des chutes et empirer notre condition. Mais sommes jeunes et en forme, alors nous avons tenté la traversée», admet-elle.

Lundi en journée, le chemin Riverside était partiellement praticable, une partie des morceaux de glace empilés ayant été tassés sur le côté, question de permettre un accès d’urgence.

Le pire évité

Plusieurs résidents de Matapédia craignaient cette année – en raison de l’épaisseur des glaces sur les rivières – qu’on assiste à une répétition du désastre de 1994, date de la dernière inondation majeure dans le secteur.

Finalement, le pire a été évité. L’embâcle a cédé dimanche et le niveau des eaux a grandement diminué, s’esquivant notamment des principaux axes routiers.

En début de journée lundi, la municipalité de Matapédia avait officiellement écarté le danger d’inondations.