Cannabis: les restrictions sur les produits comestibles pourraient étouffer le marché

Un chercheur de l’Université Dalhousie croit que la rigueur du cadre législatif sur les produits comestibles à base de cannabis pourrait donner un coup de pouce au marché noir.

Ceux qui ont l’impression que les produits comestibles au pot soulageront les maux de tête de Cannabis NB – qui affichent des pertes importantes – se trompent peut-être.

Sylvain Charlebois, professeur à la Faculté d’administration de l’Université Dalhousie, à Halifax, a réalisé une étude sur la perception de la population face à la légalisation du cannabis.

Le cadre législatif entourant la vente des «edibles» n’est pas encore finalisé, mais le chercheur croit que les règles seront très strictes si elles ne changent pas substantiellement d’ici la légalisation, qui est prévue pour le 17 octobre au plus tard.

Selon lui, les normes légales entourant la vente de produits comestibles pourraient refroidir les ardeurs de certains acheteurs, qui risquent de se tourner vers le marché noir.

«Ça n’augure pas bien. Le cadre réglementaire est tellement strict (…) qu’on pourrait voir beaucoup de produits illégaux pénétrer le marché canadien», estime l’universitaire.

Le plan proposé jusqu’à maintenant exclut entre autres les breuvages alcoolisés et les produits chauds ou congelés. Les réglementations limitent aussi la concentration de THC, le principal ingrédient psychoactif du cannabis, à 10 mg par emballage.

«On va arriver avec un cadre assez strict merci.»

Les normes proposées par Santé Canada imposent des coûts aux entreprises qui veulent se lancer dans la production de produits de pot comestibles, car ils doivent manufacturer ces substances dans une usine séparée afin d’éviter de contaminer d’autres aliments.

Cela élimine complètement la possibilité de voir apparaître des producteurs artisanaux, selon Sylvain Charlebois.

«On n’offre aucune chance à qui que ce soit de considérer le marché des produits comestibles. C’est pour ça qu’on pense que le marché noir pourrait prendre de l’ampleur.»

Un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout

Dans son étude sur l’opinion publique face à la légalisation du cannabis, le chercheur Sylvain Charlebois démontre que les gens sont moins favorables au cannabis récréatif qu’ils ne l’étaient avant la légalisation.

Dans l’étude menée au niveau national, les chercheurs ont comparé les sentiments du public face à la légalisation de la plante en 2017 (1087 répondants) et en 2019 (1051 répondants). La marge d’erreur des deux sondages était de 3,1%, 19 fois sur 20.

Le sondage démontre que l’incertitude est à la hausse dans les provinces de l’Atlantique face au dossier de la légalisation du cannabis récréatif.

L’incertitude a bondi de 9,1% en 2017 à 18,4% en 2019, alors que l’acceptation du cannabis récréatif a chuté de 66,4% à 56,3%.

Les résultats ont aussi démontré que les consommateurs sont plutôt tièdes à l’idée de consommer du pot sous forme comestible ou liquide.

Dans l’étude, 35,9% des répondants en 2019 ont affirmé qu’ils achèteraient un produit comestible à base de cannabis une fois légalisé, une baisse par rapport à 45,8% en 2017.

«On ne s’attendait pas à ça. On pensait que les gens allaient se familiariser avec la drogue et être plus confortables, mais c’est plutôt le contraire qui se passe actuellement», remarque Sylvain Charlebois.

Le professeur estime que la connaissance des effets du cannabis et de ses divers produits n’est pas encore répandue.

«Il y a encore un malaise palpable avec le cannabis, et j’ai l’impression que c’est un peu ça qu’on veut chez Santé Canada. On veut tenir parole et légaliser le cannabis, mais sans que les gens deviennent trop confortables avec le concept», explique le chercheur.

OrganiGram vise une grosse part du marché

Ray Gracewood, vice-président senior du marketing et des communications chez OrganiGram, affirme que son entreprise a commencé à songer à la bonne manière de produire de la bouffe au cannabis dès la légalisation de la fleur à usage récréatif, le 17 octobre.

Le porte-parole d’Organigram, dont le siège social est situé à Moncton, explique que l’entreprise a calqué ses attentes par rapport aux produits comestibles sur l’expérience des États américains qui ont déjà légalisé ces produits pour l’usage récréatif, comme le Colorado et la Californie.

«Les edibles représentent de 10% à 15% du marché dans ces États», affirme Ray Gracewood, qui estime qu’il s’agit d’une bonne tranche du marché.

«Dans certains marchés qu’on a observés, les chocolats occupent 40% du marché des produits comestibles de cannabis», ajoute-t-il, en expliquant qu’OrganiGram a depuis concentré ses efforts sur une stratégie qui lui permettra de produire du chocolat au cannabis dès qu’elle en aura l’autorisation.

Seul hic: les normes actuelles proposées par Santé Canada prévoient un délai de 60 jours avant l’approbation d’une licence de production. Cela pose un retard gênant pour les producteurs.

«Ce que ça veut dire pour nous, c’est que si on apprend que les réglementations sont finalisées le premier octobre, il faudra attendre au premier décembre pour que ces produits soient sur le marché», dit Ray Gracewood à titre d’exemple.

Canopy Growth mise sur la vente de breuvages et d’huile à vapoter

Une compagnie ontarienne qui a ouvert une usine à Fredericton entend se lancer dans la production de breuvages à base de cannabis.

Adam GreenBlatt, chef du développement des affaires chez Canopy Growth, croit que l’avenir est dans les comestibles.

L’entreprise construit une usine d’embouteillage à proximité de son siège social, à Smith Falls, en Ontario, où elle fabriquera des boissons à base de cannabis dès l’obtention de son permis.

Adam Greenblatt affirme que son entreprise prévoit aussi la production de boissons de sport à base de cannabis pour les athlètes qui veulent récupérer après une session d’entraînement.

«On occupe aussi l’ancienne usine de chocolat Hershey’s, et on a déjà installé tout l’équipement pour produire des chocolats infusés au cannabis» , dit le porte-parole.

Canopy Growth a aussi dû composer avec les réglementations préliminaires émises par Santé Canada avant la légalisation, qui est prévue au plus tard le 17 octobre 2019.

La limite proposée de 10mg de THC par emballage pousse la compagnie à produire plus de portions individuelles, ce qui représente un défi au niveau de l’empaquetage.

«On a un programme de recyclage qui aide à réutiliser tout cet emballage de cannabis, mais c’est aussi un problème de frais d’exploitation pour cette industrie», explique Adam Greenblatt.