DDT: un inquiétant héritage pour le Nouveau-Brunswick

Une étude publiée mercredi et dirigée par un chercheur de l’Université Mount Allison révèle une forte concentration de DDT dans les lacs de la province, et ce, près d’un demi-siècle suivant son interdiction d’utilisation au Canada.

Spécialiste en environnement et enseignant universitaire dans ce domaine, Joshua Kurek se doutait qu’il y avait des traces de DDT dans les lacs du Nouveau-Brunswick. Après tout, il s’agit d’un pesticide persistant dans l’environnement et il fut utilisé au cours de l’une des plus grandes campagnes d’épandage aérien jamais vu. L’objectif était alors de freiner l’épidémie de la tordeuse du bourgeon de l’épinette, un insecte qui frappe toujours à nos portes aujourd’hui.

«Entre 1950 et 1970, on a arrosé environ six millions de kilogrammes de DDT sur nos forêts, ce qui est énorme. En fait, ce fut le plus important programme d’arrosage d’insecticides sur la planète. Et comme c’est un produit qui s’accumule dans l’organisme et dans la chaîne alimentaire, c’est aussi très inquiétant», explique le chercheur lors d’un entretien avec l’Acadie Nouvelle.

Le DDT a été largement utilisé dans les années 50-60 pour la lutte à la tordeuse du bourgeon de l’épinette. On voit ici un camps situé dans le secteur du lac Upsalquitch. Cinquante ans plus tard, on retrouve toujours d’importantes traces de ce produit dans ce lac. – Crédit: D.C. Anderson.

S’il soupçonnait la présence de DDT dans les lacs, l’objectif de M. Kurek consistait surtout à voir comment ceux-ci avaient récupéré depuis cet épandage intensif, donc comment le produit s’était dissipé. Il ne se doutait alors pas de l’ampleur de sa présence à l’intérieur des cinq lacs que lui et son équipe ont échantillonnés, soit les lacs Sinclair, California, Upsalquitch, Goodwin, et Middle Peaked Mountain.

«Il n’y a eu aucune récupération. Les niveaux de DDT sont toujours très élevés», souligne-t-il.

Ces lacs, qui se retrouvent dans le nord et le centre de la province, contiennent des quantités toujours très élevées du fameux contaminant. Pour le prouver, l’équipe a effectué des prélèvements de sédiments au fonds de ces derniers.

L’étude des «carottes» de sédiments démontre que ces lacs sont radicalement différents depuis l’arrosage au DDT. En moyenne, les sédiments avaient encore des niveaux de DDT 16 fois plus élevés que ceux où le produit chimique commence à affecter la vie aquatique.

Cela n’aurait pas été sans conséquence non plus sur l’écosystème et la chaîne alimentaire.

Pour des raisons de temps et d’argent, l’étude a été restreinte à ces cinq lacs. Toutefois, M. Kurek estime que de nombreux autres plans d’eau seraient dans la même situation.

«Toute la province a été arrosée. On peut donc penser que des centaines de lacs et autres types de zones comportent aussi des traces de DDT élevées, ici comme un peu partout ailleurs au pays», dit-il.

L’étude n’a pas recherché d’impact sur les poissons ou les oiseaux.

«Ce serait par contre très intéressant à vérifier, voir les niveaux de DDT présents (et en quelles quantités) dans les poissons de ces lacs comparativement aux poissons d’autres lacs ailleurs au pays», ajoute le chercheur, notant au passage que trois des lacs échantillonnés sont gérés par la province et réputés pour la pêche à la truite.

Signal d’alarme

Les résultats de l’étude démontrent, selon M. Kurek, toute l’importance du principe de précaution lorsque l’on songe à introduire un produit potentiellement toxique dans l’environnement.

«Ce n’est pas parce que le Canada a interdit l’utilisation du DDT que le problème a disparu pour autant du jour au lendemain, on le voit bien aujourd’hui. Les traces laissées par son utilisation intensive sont toujours bien présentes presque 50 ans plus tard. C’est la preuve que nous devons être plus prudents avec ce que nous introduisons dans notre environnement, car cela peut avoir des conséquences qui nous suivront longtemps», indique-t-il.

L’étude envoie un message très clair à la classe politique ainsi qu’à tous les citoyens.

«Malheureusement, nous prenons toujours beaucoup trop de décisions basées sur le court terme. Si nous voulons un futur viable pour notre planète, nous devons impérativement commencer à penser différemment à propos de nos gestes, de la pollution que nous causons à notre écosystème», dit-il.

L’histoire se répète?

Le Nouveau-Brunswick a été à l’époque la province canadienne qui a utilisé le plus de DDT sur son territoire. C’est également elle qui a été la dernière à interdire son épandage.

Ces faits font frissonner la militante environnementale Francine Levesque du groupe Éco-Vie à Kedgwick. Elle note en effet une similitude troublante entre l’historique de l’arrosage du DDT et celui du glyphosate. Là aussi, c’est ici, au Nouveau-Brunswick, que l’on utilise le plus le glyphosate au pays.

«Nos gouvernements ne semblent pas apprendre des erreurs du passé. Il faut se rappeler qu’à l’époque, le DDT était censé être un produit miraculeux avant qu’on découvre ses effets néfastes. On dit la même chose aujourd’hui du glyphosate», exprime la militante, souhaitant que l’étude actuelle éveille les consciences.

Selon elle, cette étude met en lumière une réalité, soit que le gouvernement de l’époque n’a pas su protéger sa population. Elle craint que l’histoire ne se répète avec le glyphosate.

«On continue d’endommager nos forêts, notre sol, notre eau. Qu’est-ce qu’on va apprendre du glyphosate dans 50 ans?», mentionne-t-elle, pressant les élus actuels de jouer leur rôle.

Sans vouloir sauter dans le débat de l’utilisation du glyphosate, M. Kurek estime pour sa part que le questionnement est pertinent.

«Tout contaminant qui est utilisé massivement et à grande échelle a le potentiel de chambouler notre environnement. Nous avons, je crois, le devoir d’être prudents. Et encore plus quand on voit le résultat avec le DDT», estime-t-il.

Drapeau rouge

L’étude réalisée par M. Kurek et son équipe a eu des échos jusqu’à l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick. La députée du Parti vert, Megan Mitton, s’est dite particulièrement préoccupée des résultats.

«Ça soulève des questions. Quelles sont les concentrations de DDT présentes dans les poissons, les animaux, les plantes, et quels sont les effets des humains qui les consomment? Je crois que cette recherche soulève un énorme drapeau rouge et que le gouvernement devrait se pencher sur le sujet», indique la députée de Memremcook-Tantramar.

Cette situation renforce sa position quant à l’utilisation d’autres pesticides, insecticides et herbicides dans les forêts néo-brunswickoises, et plus spécifiquement le glyphosate que son parti tente de faire interdire sur les terres de la Couronne.

«Cette étude nous donne une leçon importante, soit que les gestes que nous posons aujourd’hui peuvent avoir de terribles conséquences. C’est donc essentiel d’utiliser l’approche de précaution. Le gouvernement a le pouvoir d’interdire l’utilisation de ces produits chimiques maintenant afin d’éviter les regrets plus tard», ajoute-t-elle.

Avec la participation du journaliste Mathieu Roy-Comeau.