Au coeur de Tent City, à Moncton

Un camp de sans-abris a fait son apparition à Moncton. Dans cette microsociété, plus de soixante personnes se sont trouvé un pied à terre. Une situation qui préoccupe les groupes d’intervention en itinérance, la ville, mais surtout le voisinage.

Ce camping bien spécial s’est récemment improvisé sur la Rue Albert, près de l’embranchement du boulevard L’Assomption. Tout le monde l’appelle «Tent City».

L’Acadie Nouvelle a visité l’endroit avec Jean Dubé et Michel Mondésir, directeur et coordonnateur à la Maison Nazareth, un organisme venant en aide aux itinérants,.

Michel Mondésir et Jean Dubé, coordonnateur et directeur à la Maison Nazareth. – Acadie Nouvelle: Lili Mercure

Avant d’entrer dans le campement de fortune, Jean Dubé nous prévient: «Ici, c’est la misère».

Des tentes de tous les formats sont érigées un peu partout sur le site. Entre les tentes, des paniers d’épiceries, des barils et une panoplie d’objets sont visibles dans le paysage.

Michel Mondésir se rend plusieurs fois par semaine au camp afin d’apporter eau et nourriture.

Près d’une tente, un homme d’une vingtaine d’années, torse nu et tatoué, exhibe le manche d’un long couteau qui dépasse de sa poche.

C’est assez commun à Tent City selon les dires de Michel. «C’est une façon de montrer qui fait la loi ici».

L’homme en question déplace des bouteilles d’eau, amenées précédemment par l’équipe de la Maison Nazareth.

Une jeune femme croisée au passage explique qu’elle vient de sortir de prison et n’a pas d’autre endroit pour vivre à l’instant. Son agent de probation la surveille de près. Elle a un couvre-feu à 21h tous les soirs.

Quand on lui demande si la vie ici est tranquille, elle répond: «Jamais. Ce n’est jamais tranquille».

Une certaine hiérarchie semble avoir fait son apparition à Tent City. Celui que tout le monde appelle «le maire» contrôle en quelque sorte le territoire. La nourriture est rationnée et les seringues ne doivent pas traîner.

Michel Mondésir croit que les résidents sont «connectés ensemble».

«Ils ne veulent pas créer de problèmes pour que la municipalité ne les fasse pas partir. Ils restent tranquilles», lance-t-il.

Joint au téléphone, le directeur du programme Reconnect du YMCA, Trevor Goodwin le confirme: il s’agit d’une communauté où l’entraide est de mise.

«Ce sont des personnes qui se sont regroupées ensemble durant leurs moments les plus durs. Ils s’aident les uns les autres», lance-t-il.

Les circonstances de la vie les ont amenés là.

«Ce sont des êtres humains, justes comme nous le sommes. Plusieurs d’entre eux ont des jobs et des rendez-vous», continue-t-il.

Certains ont des personnalités plus fortes que les autres. Selon Trevor Goodwin, ils s’assurent que l’endroit demeure propre et que les problèmes ne surviennent pas autour.

«Je dirai que c’est une microsociété».

Il est souvent plus facile pour eux de vivre dans une tente durant les mois les plus cléments. Ils ont une plus grande liberté que dans un refuge.

«Plusieurs de ces personnes ont vécu 5, 10, 15 ans ou même plus en marge de la société. La dernière chose dont ils ont envie est de se retrouver dans un refuge avec des règles strictes», confie-t-il.

De passage à Tent City

Il y a aussi ceux qui n’ont pas fait le choix de vivre à Tent City. Ils attendent seulement que les nouveaux locaux de la Maison Nazareth ouvrent leurs portes au mois d’août.

Située sur la rue Clark, la Maison Nazareth a annoncé dernièrement son déménagement au 75 rue Albert, soit à 5 minutes à pied de Tent City. Le nouvel espace permettra d’accueillir 130 itinérants.

Dans les prochains mois, l’équipe de la Maison Nazareth approchera les résidents de Tent City afin de les inciter à migrer vers le nouveau refuge.

«Là, ils vont avoir une place où aller», souligne Jean Dubé.

Selon le directeur de la Maison Nazareth, les gens qui demeurent dans les tentes ont très hâte que le nouveau refuge ouvre ses portes.

«Ils voient vraiment ça comme une opportunité de faire des changements dans leur vie, mais aussi d’avoir une place de qualité», explique Jean Dubé.

Il considère que pour réintégrer les sans-abris dans la société, il ne faut pas les installer dans un appartement du jour au lendemain. Il faut des logements à prix modiques ainsi qu’une assistance sociale tout au long du processus de réhabilitation.

«Il faut arrêter de seulement gérer le problème d’itinérance, il faut trouver des solutions à la base.»

Depuis déjà quelques semaines, la population de Tent City a augmenté de façon quasi exponentielle. Une situation qui est loin de faire plaisir au voisinage, en particulier à la garderie Building Futures Child Care Center, située directement en face du camp.

Un vrai casse-tête

Plusieurs incidents incluant de la drogue, de la violence et de la prostitution ont fait réagir les voisins.

Jean Dubé explique qu’on ne peut pas blâmer la Ville de vouloir garder un certain contrôle sur Tent City, qui est d’ailleurs située sur un terrain de la municipalité. Ce sont des personnes avec des problématiques lourdes de toxicomanie ou de santé mentale.

«Les citoyens de la région du Grand Moncton ont le droit de vivre dans une région qui est sécuritaire. On le comprend et la Ville le comprend», dit-il.

Il affirme que les itinérants ont aussi le droit de vivre quelque part qui est sain.

«C’est une patate chaude un peu», reconnait-il.

Pour sa part, Trevor Goodwin souligne que les résidents de Tent City sont très au fait de la garderie en face. Ils en ont parlé ouvertement.

«Ils font leur possible pour ne pas être visibles devant les enfants», lance-t-il.

Il avance que ce ne sont pas de mauvaises personnes, ni des menaces pour la société.

«D’un autre côté, c’est une bonne discussion qu’un parent peut avoir avec un enfant, à savoir pourquoi quelqu’un vit dans la rue».

Nicole Melanson, responsable des communications à la Ville de Moncton, explique que des efforts sont déployés pour gérer la situation.

Les itinérants peuvent y installer leur tente en autant qu’ils acceptent de ne pas faire de feu, de ne pas utiliser de combustible et de garder le site propre. Les génératrices et les véhicules sont interdits.

Faire évacuer tout le monde n’est pas nécessairement la solution, selon elle.

«Si on les fait partir de là, c’est pour aller où ? Ça ne va pas nécessairement aider ces gens-là, ni les autres», lance-t-elle.

Cette réalité davantage présente à Moncton s’est développée depuis les dix dernières années.

«C’est pour ça que ça cause beaucoup de remous parmi la population. On comprend parce qu’on n’est pas confronté à ça régulièrement comme dans les plus grosses villes», lance-t-elle.

Mais pour Guylaine Landry, propriétaire de la garderie juste en face de Tent City, la situation est devenue insoutenable.

Elle et ses employés ont été témoins de plusieurs événements dérangeants. Un homme a été battu à coups de bâton par plusieurs autres personnes. La victime était couverte de sang. Les enfants n’ont pas vu la scène, heureusement.

Lorsqu’elle a trouvé des seringues usagées sur le terrain de la garderie, elle s’est dit que «assez, c’est assez».

À la suite de plusieurs plaintes à la Ville, elle n’a pas obtenu l’aide souhaitée de la part de la municipalité. Elle fait donc appel aux médias et donne maintes entrevues.

Guylaine Landry se réjouit qu’un garde de sécurité est désormais posté près du camp afin de surveiller les allées et les venues.

«Depuis qu’on a parlé, ça s’est calmé.»