Dossier: Face à la malbouffe, le Nouveau-Brunswick préfère l’immobilisme

Près d’un Néo-Brunswickois sur trois est touché par l’obésité. Au coeur du problème, la surabondance et la surconsommation d’aliments ultra-transformés riches en sucre, en gras et en sel. Impossible d’y échapper: ils remplissent le menu des arénas, colorent les allées des pharmacies et envahissent les tablettes des dépanneurs…

Le Nouveau-Brunswick se situe parmi les provinces canadiennes dont le nombre de personnes souffrant d’obésité est le plus élevé, tout comme Terre-Neuve-et-Labrador et la Nouvelle-Écosse. Le pourcentage de citoyens obèses atteint 32,8 %, selon l’indice de masse corporelle (IMC), obtenu en calculant le poids d’une personne par rapport à sa taille.

Céréales du petit déjeuner sucrées, gâteaux, plats préparés industriels, boissons sucrées, crème glacée, croustilles, aliments frits, ils font le bonheur de nos papilles mais menacent notre corps et ruinent le système de santé. Troubles métaboliques, obésité, diabète, maladies cardio-vasculaires, les dangers de la malbouffe sur la santé sont bien connus et bien documentés.

Pourtant, mis à part quelques initiatives isolées, la guerre aux aliments ultra-transformés est loin d’être déclarée.

Gina McGraw, membre du groupe Diététistes en mission, milite depuis plusieurs années pour une réglementation plus stricte limitant l’accessibilité à la malbouffe. Avec d’autres professionnelles de la santé, elle tente notamment de convaincre les associations sportives et les arénas de distribuer des aliments santé lors des événements et des tournois, ou propose aux municipalités d’empêcher l’installation d’enseignes de restauration rapide à proximité des écoles.

«Bien sûr que la sensibilisation est importante mais on réalise aujourd’hui que c’est un problème de société. Notre société normalise la malbouffe est l’utilise souvent pour des collectes de fonds ou comme récompense lors des grands événements, même ceux qui promeuvent la santé via le sport», déplore-t-elle.

«Il est difficile de trouver des aliments sains dans les arénas, les dépanneurs, même les pharmacies. Si tu veux bien manger quand tu te rends à un événement, il faut planifier ton repas, cuisiner, apporter ta boîte à lunch…»

Les Diététistes en mission ont aussi fait campagne pour l’instauration d’une taxe sur les boissons sucrées, mais se sont vite heurtées à la réticence des élus et à une résistance féroce des lobbyistes.

«Ce n’est pas une solution facile à vendre, admet Gina McGraw. Les politiciens ne sont pas excités par l’idée d’une taxe, ils veulent se faire réélire et ont peur des répercussions sur les commerces. On travaille aussi contre des industries très puissantes et des organisations qui travaillent à plein temps pour contrer ces efforts. C’est notre obstacle principal.»

En parallèle, l’industrie se livre à une bataille de mots et joue la carte du naturel, du vrai et de l’authentique.

«Les gens sont de plus en plus confus à propos de l’alimentation, ils ont de la misère à s’y retrouver et savoir à quelles informations se fier», observe la diététiste.

Pour Claire Johnson, diététiste et professeur en Gestion des services de santé à l’Université de Moncton, la lutte contre la malbouffe ne devrait pas reposer uniquement sur les épaules des consommateurs. Selon elle, il est temps d’en finir avec le laissez-faire. L’autoréglementation de l’industrie est un échec et la sensibilisation, bien qu’essentielle, ne suffit pas.

«Il y a deux idéologies. Selon la vision néo-libérale, le marché doit être libre c’est l’industrie qui choisi les produits mis de l’avant. Moi je suis plutôt favorable à l’idée de contrôler l’environnement pour que la nourriture santé soit plus accessible. Actuellement, le choix mauvais pour la santé est plus facile à faire alors qu’il faut travailler fort pour manger sainement.»

Claire Johnson reconnaît tout de même que le public n’est pas prêt à des changements drastiques. Dernier exemple en date: la saga de l’interdiction du lait au chocolat dans les écoles, qui a suscité l’indignation de nombreux parents et s’est transformé en enjeu de la dernière campagne électorale.

«Il y a beaucoup de travail à faire au Nouveau-Brunswick», souffle-t-elle.

«Ce qui est malheureux de nos jours, c’est que la malbouffe, les grosses portions sont devenues la norme. Dans le temps, la fumée de cigarette, il y en avait partout. C’était vu comme normal, ça a pris des décennies pour changer cette norme. Il faut entamer le même processus avec la malbouffe.»

Des lobbys très puissants

Près de trois ans avoir été déposé, le projet de loi S-228 qui devait interdire les publicités des aliments à haute teneur en gras, sel et sucre ciblant les moins de 13 ans est mort au feuilleton après être resté bloqué pendant de longs mois au Sénat canadien.

Le vote final n’a pas pu avoir lieu avant la clôture de la session en raison d’intenses pressions de l’industrie et de nombreuses tactiques employées par des sénateurs indépendants et conservateurs pour retarder le vote.

Un puissant regroupement formé de Food & Consumer Products of Canada, de l’Association canadienne des breuvages, de l’Association des annonceurs canadiens, du Conseil des détaillants du Canada et de Restaurants Canada, a fait barrage. Dans leurs mémoires, ils ont qualifié la mesure de «restrictions irréalistes», «punitives» et «catastrophiques pour le commerce».

Le projet de loi était pourtant appuyé par de nombreux organismes, comme la Fondation des maladies du coeur, la Société canadienne du cancer, l’Association canadienne du diabète, l’Association des hygiénistes dentaires du Nouveau-Brunswick ou la Société médicale du Nouveau-Brunswick.

«Je suis enragé», confie le Dr Tom Warshawski, pédiatre et président de la Childhood Obesity Foundation.

«Nos enfants et nos jeunes sont constamment bombardés de publicité pour des produits mauvais pour la santé. Ce marketing auprès des enfants est très efficace, c’est dans l’intérêt de l’industrie d’avoir un accès facile à ce public mais ce type nourriture mène à de l’obésité et des maladies chroniques chez nos jeunes. Le coût pour la société est immense…»