Dans le quotidien d’un habitant de Tent City à Moncton

Ryder Patriquin vit depuis plus d’un mois dans Tent City, rue Albert à Moncton, où il estime qu’il a pu retrouver un sens à sa vie. Le trentenaire nous invite près de sa tente bleue, l’une des 25 qui composent le campement de fortune, pour nous parler de son quotidien.

Pour entrer à Tent City, il faut d’abord avoir la permission d’un des habitants. Un poste de sécurité est installé non loin des tentes. Un officier de police et deux membres d’une agence privée de sécurité gardent les lieux. Ryder Patriquin, habitué des lieux, accepte volontiers de nous ouvrir les portes du campement.

«Bienvenue dans l’uptown de Tent City», blague-t-il, tout en essuyant l’eau d’une chaise de jardin.

Casquette Star Wars vissée sur la tête, gobelet Tim Hortons à la main, le trentenaire donne ses impressions: «Ici j’aime ma vie. Ça me soulage d’être ici par rapport à la vie que j’ai pu vivre avant, dans les refuges ou à la rue.»

D’après lui, toutes les personnes ont des chemins de vie différents, «mais ce que tout le monde a en commun, c’est un manque de fierté, de dignité», lance-t-il, prompt à analyser sa situation.

Après une gorgée de café, il rebondit: «Lorsque tu perds ta fierté, tu perds ta volonté de vivre. Si tu n’as plus cette volonté, ta vie n’a plus aucun sens».

Tent City lui redonne tout ce qu’il avait perdu: «Avec ma tente, je retrouve une propriété. C’est moi qui l’ai construite et j’en suis fier», lance-t-il. Certes, elle est faite de matériaux trouvés à droite et à gauche sur le bord des routes, mais il y est attaché.

«Les gens ici ont passé des jours entiers à nettoyer»

Tent City ne cesse jamais d’évoluer. Alors que nous discutons, Ian, le voisin d’en face se met à installer une horloge sur un piquet au beau milieu du campement. Elle retarde d’une dizaine de minutes, mais fonctionne correctement. Juste à côté, un potager.

«Avant, c’était une vraie décharge ici. Les gens ici ont passé des jours entiers à nettoyer, à couper les buissons pour rendre l’endroit correct», déclare Ryder.

Une dispute éclate dans une tente voisine entre une femme et un homme. Ryder Patriquin ne s’en émeut pas: «Bien sûr il y a des conflits parce que nous vivons tous ensemble dans un espace assez restreint. Mais il y a également des conflits dans des familles où les gens ont un travail et rentrent chez eux le soir. Pour eux, ça se passe entre quatre murs. Nous sommes sans-abri, nous vivons dans des tentes, la vie peut-être dure, donc c’est forcément plus visible».

Le jeune homme n’élude pas non plus les problèmes de drogue: «80% des seringues de Moncton, tu les trouves ici», avance-t-il.

Ryder combat lui aussi ses dépendances, mais sa vie à Tent City l’a aidé: «Dans la communauté, on s’entraide et j’arrive à réduire ma consommation. Avant, dans la rue, ou au refuge, je voyais tout le monde se piquer, et ça m’incitait à faire de même», explique-t-il.

À Tent City, les gens utilisent leurs seringues discrètement, dans leur tente. Un caisson est disponible à l’entrée du camp pour jeter les seringues usagées.

«J’ai remarqué que j’avais divisé ma consommation par deux depuis que je suis ici. Avant je dépensais 20$ par jour en drogue, maintenant c’est plutôt 20$ tous les deux ou trois jours», confie Ryder, esquissant un sourire.

Certains préfèrent leur tente à un refuge

Les itinérants de Tent City devront quitter leur habitat de fortune pour s’installer au nouveau refuge de la Maison Nazareth, rue Albert, lorsqu’il ouvrira le 1er août. Plusieurs sans-abris s’opposent déjà à cette perspective, et préfèrent rester vivre dans leur tente.

Ian Johnson, l’un des premiers itinérants à s’être installé à Tent City explique: «Il devrait y avoir des Tent Cities dans chaque ville, plutôt de laisser des gens dormir dans des refuges ou devant des magasins. Ici, c’est ma maison. Donc même si tu ne peux pas te permettre d’en acheter une, tu es tout de même dans ce schéma-là, et j’y tiens.»

D’après lui, il y a ce qu’il faut à Moncton pour recevoir de l’aide: «Je n’ai pas besoin des refuges, il y a bien d’autres programmes comme celui du YMCA de Moncton, Reconnect, qui sont plus utiles», confie-t-il.

Shannon Camilleri, une autre résidente du campement, est catégorique: «Je préfère affronter le froid et la neige ici plutôt que de devoir me conformer aux règles strictes du refuge. Je n’ai pas envie d’y aller pour recevoir de l’aide. J’ai ce qu’il me faut ici. Je n’ai pas envie d’abandonner ma fierté pour aller là-bas.»

«Il y a de grandes différences entre le refuge et ici. Ici, je me sens chez moi. Je me débrouille moi-même à Tent City. Au refuge, j’ai parfois le sentiment d’être un fardeau, de perdre ma fierté et ma dignité», explique Ryder Patriquin.