Des acériculteurs à bout de patience

La lenteur de la province à régler les demandes des acériculteurs voulant faire croître leurs érablières commence à sérieusement irriter ces derniers.

À l’Association acéricole du Nouveau-Brunswick, le téléphone ne dérougit pas depuis quelques mois. Des membres déplorent en effet la lenteur du gouvernement à répondre à leurs demandes de projets de développement. Dans bien des cas, il ne s’agit que de simples accommodements visant à améliorer leur productivité et efficacité.

La directrice générale de l’association, Louise Poitras, confirme qu’une vingtaine de projets accumulent actuellement la poussière sur le bureau du ministère des Ressources naturelles.

«On parle surtout de petites demandes, qui ne touchent généralement que deux ou trois hectares de forêt. C’est minime pour la province, mais énorme pour les producteurs qui attendent le feu vert pour aller de l’avant avec des projets de plusieurs milliers de dollars. Ça ne fait aucun sens d’arrêter la business comme ça pendant des mois pour des décisions aussi banales qui, normalement, ne devraient pas prendre qu’une ou deux semaines», déplore-t-elle.

Si pratiquement tous les producteurs souhaitent plus d’hectares où entailler des érables, cette dernière soutient qu’ils ne demandent pas officiellement plus de terres, à tout le moins pour le moment. Les cas pourraient souvent être résolus par de simples échanges de terres.

«Mais au lieu d’avancer, notre industrie frappe un mur à tous coups. On est en pleine croissance, on emploie 2500 personnes par année, on exporte nos produits dans 35 pays. Pourtant, on a le sentiment de constamment se faire mettre des bâtons dans les roues par notre gouvernement, de se faire snober», ajoute-t-elle.

En 2015, le gouvernement a octroyé à l’industrie 4400 hectares de forêts destinés à l’exploitation, ce qui a mené à 38 contrats de location. C’est la moitié moins que ce que réclamaient l’association et ses membres. Depuis, Mme Poitras soutient que pas un hectare supplémentaire n’a été consacré à l’industrie.

À l’heure actuelle, un total de 14 292 hectares de terres de la Couronne sont alloués à l’industrie acéricole sur 173 concessions à travers la province.

L’industrie acéricole déplore la lenteur du gouvernement à autoriser certains projets mineurs, ce qui freine le développement des érablières. – Acadie Nouvelle Jean-François Boisvert

Cas dans le Restigouche

Ce que certains qualifient de manque d’appui de la part de la province, d’autres le perçoivent comme un manque de volonté. C’est le cas de Denis Côté, acériculteur bien connu de la région de Saint-Quentin.

Lorsque ce dernier fait visiter sa terre, on sent toute sa fierté de faire partie de cette industrie qui utilise l’arbre comme ressource tout en le préservant, et sans pour autant l’endommager.

«Chez nous, c’est une affaire de famille. Mon père était acériculteur, je le suis devenu et mes enfants le sont aussi. Ça fait plus de 40 ans que notre famille pratique ce métier ici, et les forêts que l’on exploite, ce sont des jardins. On en est fier», raconte-t-il.

Le cas de son fils, propriétaire de l’érablière Billy Côté, est un bon exemple de délais inacceptables dénoncés par l’AANB. Les deux parcelles de terre auxquelles il a eu accès pour accroître son entreprise sont séparées par environ un kilomètre et demi de forêt. Ces deux terres représentent quelque 20 000 entailles. Ce qu’il désire, c’est l’aménagement d’un corridor d’environ dix mètres de large entre les deux terres, de sorte à pouvoir passer la tuyauterie ainsi que l’électricité. Dans le cas contraire, l’entrepreneur devra plutôt investir dans une nouvelle station de pompage (fonctionnant à l’aide de génératrices), un investissement coûteux qui pourrait mettre la viabilité du projet en péril.

«Et ça fait un an qu’on attend pour l’équivalent d’environ un hectare de forêt. On parle dans bien des cas de formalités, comme dans notre cas de la construction d’un corridor. On doit prendre notre mal en patience et attendre, et encore attendre. En fait, on sent qu’il n’y a absolument pas de volonté du gouvernement d’accélérer les choses, de donner un coup de main à l’industrie acéricole», dit-il.

Non loin de là, un autre acériculteur vit des problèmes. Pierre Bourgouin déplore le manque de flexibilité pour l’accessibilité aux terres de la Couronne. Ce dernier aurait besoin d’un maigre trois hectares pour ajouter 10 000 entailles à ses 20 000 actuelles. Ce faisant, il pourrait vivre de son métier et fournir des emplois à temps plein à une dizaine de personnes. Qui plus est, ce petit bout de terre, l’industrie forestière n’en veut pas, parce que trop coûteux à exploiter.

L’érablière Denis Côté de Saint-Quentin. – Acadie Nouvelle Jean-François Boisvert

«Et ça fait plus de trois ans que mon projet est bloqué. J’attends une réponse du gouvernement, mais ça ne bouge pas. Tout le monde à qui je parle – même les fonctionnaires – trouve que c’est illogique que je n’aie pas encore obtenu ce morceau de terre, et pourtant mon projet d’environ 450 000$ est gelé. C’est incompréhensible qu’on ne soit pas capable de nous accommoder alors que l’on crée de la richesse, des emplois, et qu’on ne cause aucun dommage à la forêt», exprime-t-il.

Deux poids, deux mesures

Ce que déplorent par ailleurs les deux hommes – tout comme leur association –, c’est la lenteur du gouvernement à agir pour permettre aux acériculteurs de développer leurs projets.

Selon M. Côté, l’industrie acéricole est loin de jouir du même traitement de faveur que l’industrie forestière.

«Lorsqu’ils veulent apporter des changements ou même faire un chemin, ça se règle à l’intérieur de quelques jours, quelques semaines tout au plus. Il arrive même que ça se règle dans la journée. Pourquoi est-ce que ça va plus vite pour eux et que c’est si long pour nous?», note-t-il.

Louise Poitras abonde dans le même sens.

«On voit vraiment un déséquilibre des forces. L’industrie forestière a des privilèges que l’on n’a pas, et on ignore pourquoi. On rapporte pourtant beaucoup d’argent (de millions) à la province en redevances et en revenus», dit-elle

Pour Pierre Bourgouin, l’industrie forestière prend toute la place dans le discours à Fredericton, ce qui ne laisse que des miettes aux autres joueurs.

«Le gouvernement est borné à ne donner qu’aux forestières. Il y a vraiment un gros problème au niveau de la gestion des terres publiques au Nouveau-Brunswick et ça doit impérativement changer. L’industrie acéricole est la grande oubliée, et c’est une injustice épouvantable», renchérit-il.

La faute aux autochtones?

La question demeure ouverte: pourquoi tant et de si longs délais pour les acériculteurs? Cette question, Louise Poitras l’a souvent posée au ministère des Ressources naturelles, et la réponse qu’on lui a fournie la laisse perplexe: le gouvernement doit négocier avec les Premières nations, et cela prend du temps.

«On ne nous a jamais informés de cela auparavant. L’équation des Premières nations n’a jamais été dans le décor auparavant dans nos pourparlers avec la province. Je n’ai absolument aucun problème à ce qu’elles soient impliquées dans le processus, mais ça doit bouger et bouger beaucoup plus rapidement qu’en ce moment. Là, tout est gelé et cause énormément de frustrations au sein de nos membres qui attendent des réponses pour procéder à des investissements», indique-t-elle.

L’entrepreneur Denis Côté se pose aussi beaucoup de questions face à cette réponse du gouvernement.

«Je ne sais pas trop où ça bloque, mais nous – les acériculteurs –, on a l’impression d’être en quelque sorte les otages d’une situation qui nous dépasse. Et pour le moment, c’est nous qui en payons le prix», dit-il.

Pierre Bourgouin, lui, n’achète pas cet argument.

«C’est facile de mettre tout ça sur le dos des autochtones. Mais pourquoi alors est-ce que ça ne s’applique qu’à nous et non également aux compagnies forestières? Il y a deux justices?», questionne-t-il.

Invité à s’expliquer sur les délais ainsi que la question autochtone, le ministère a répondu par une missive plutôt vague dans laquelle il dit «examiner attentivement la situation pour s’assurer que la forêt d’érables à sucre de haute qualité soit gérée de manière appropriée pour en assurer la durabilité.»

Il poursuit en soulignant que «chaque demande de concession d’érable à sucre suit les procédures standard lors de l’évaluation.»

Le ministère dit aussi travailler actuellement sur une approche de gestion globale qui inclura les contributions des producteurs d’érable et des communautés autochtones.