Un premier permis de chasse à l’orignal en 35 ans: «Je me sens privilégié»

C’était quasiment péché de penser à la chasse à l’orignal alors qu’il a fait un temps magnifique de ce lundi du début juillet. Mais Claude Savoie est tout pardonné. Et pour cause. Ça faisait 35 ans qu’il attendait que la chance lui sourie. Voilà, c’est fait. Son nom fait partie des 4744 détenteurs de permis cette année.

D’un côté, ça peut paraître gros, puisqu’il s’agit du plus grand nombre d’octrois accordés dans la province depuis 1995.

De l’autre, c’est un peu comme gagner à la loterie. Car le ministère du Développement de l’énergie et des ressources a reçu plus de 55 300 demandes. Le taux de succès est donc de moins de 9%.

Cet amant de la nature a probablement bénéficié des nouvelles règles implantées par le gouvernement Higgs. Les bulletins réservés pour les chasseurs qui n’avaient pas été pigés depuis 20 ans sont passés de 81 à 243. Cela assurait une probabilité de réussite de près de 94%.

Assis dans son garage, devant le VTT qui lui sera assurément fort utile cet automne, l’heureux élu de Saint-Simon, dans la Péninsule acadienne, explique, d’un calme olympien, comment il a reçu la bonne nouvelle.

Il a ouvert son ordinateur et a consulté la liste des gagnants du tirage annuel.

C’est aussi simple que ça.

«Je suis content, avoue celui qui dit préférer la pêche. J’ai appliqué surtout pour Paula (Lanteigne, sa conjointe). Elle aime ça dans le bois. Moi aussi. Je ne suis pas un chasseur de panache. Je l’ai fait pour la viande, car au prix où un steak de boeuf est vendu au magasin…»

Paula, elle, ne touche plus à terre. Elle a déjà fait mouche, il y a quelques années. Elle montre fièrement les cornes qu’elle a conservées. Elle en a d’autres, provenant d’une bête que son arrière-grand-père avait abattue. C’est une affaire de famille.

«Pour moi, c’est du bonbon. Un candy. Faut que je me calme pour ne pas énerver Claude. C’est lui la vedette; c’est lui qui a eu le permis», raconte-t-elle, toute souriante.

«Je me sens privilégié, enchaîne-t-il. Chanceux. Je vois ça comme ça. Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas chassé l’orignal… Je ne me souviens même plus du calibre de mon arme!»

Sur ces paroles, l’homme se dirige au grenier de son garage. Après avoir fouillé dans des recoins, il en ramène une carabine 30-30, au canon rouillé, et une casquette orange mal ajustée. C’était là depuis des années, à ramasser la poussière. À la vue de tout ça, une chose est claire: il devra rajeunir son équipement!

«Ça demeure une chasse dispendieuse. Surtout si tu vas loin, confesse Claude Savoie. Par exemple, si tu réserves ton spot à Doaktown ou près de Fredericton, ça te prend deux roulottes, des VTT, des treuils… Tu ne vas pas là tout seul!»

Le couple prendra un jour ou deux pour absorber la bonne nouvelle. Il verra si des amis ou de la famille ont eu la même veine – car c’est bien connu que la chasse à l’orignal, ça se fait en famille ou entre chums – et réfléchira à l’endroit où Claude prévoit attendre la bête en septembre. Car il faut faire vite. C’est dorénavant la ruée pour la meilleure place dans les forêts du Nouveau-Brunswick.

«On a quelques spots en vue…», affirme le détenteur du permis, conscient que cette première chance ne signifie pas nécessairement qu’un orignal tombera sous ses coups de feu, dans moins de trois mois.

Mais c’est déjà ça de pris.

Des malchanceux

Si Claude Savoie peut se considérer chanceux, il y a quand même plus de 50 000 personnes qui ont fait chou blanc lundi.

«Je n’ai jamais été tiré et ça fait proche de 20 ans que j’applique, soutient Roland Thériault, de Tracadie. Ma femme, ça fait depuis 1995 que son nom n’est pas sorti. Cette année-là, elle n’avait même pas tué. Ce système est corrompu; ce sont toujours les mêmes qui sortent.»

Le chasseur félicite ceux et celles que la loterie informatique a comblés. Mais il aimerait bien que les choses soient différentes. Plusieurs pensent comme lui, d’ailleurs. Il suffit de vérifier les réseaux sociaux pour constater l’ampleur du mécontentement.

«Pourquoi ça ne revient pas comme dans les années 1980? Quand tu étais choisi et que tu tuais, il fallait attendre cinq ans avec d’appliquer de nouveau. Ça assurait une rotation et ça donnait la chance à tout le monde. Ce n’était pas compliqué. Ce n’était pas sorcier. J’ai déjà posé des questions aux fonctionnaires du ministère pour savoir comment leur système fonctionne aujourd’hui. Mais il n’y a pas moyen de savoir. C’est top secret», argue-t-il.

M. Thériault aimerait que plusieurs chasseurs déçus fassent savoir à Fredericton qu’ils ont aussi droit à une chance équitable dans ce tirage annuel.