75 ans plus tard, la France ne les a pas oubliés

Matin du 6 juin 1944. Les troupes alliées débarquent sur les plages de Normandie et réussissent à déstabiliser, non sans peine et beaucoup de sang, la défense allemande. C’est le début de la fin du régime hitlérien. Parmi ces soldats qui ont pris d’assaut, au péril de leur vie, les forteresses du IIIe Reich, plusieurs sont Acadiens. Ils ne le savent pas encore à ce moment, mais leurs actions en feront des héros.

La majorité n’est plus de ce monde. Certains sont tombés au combat et reposent à jamais sur ce Vieux continent qu’ils ont voulu libérer. D’autres ont réussi à traverser cet enfer. Non seulement quand les balles sifflaient autour de leurs têtes pendant qu’ils essayaient difficilement d’atteindre les rives de la plage de Saint-Aubin-sur-Mer, mais aussi dans des combats meurtriers, comme celui survenu à l’aéroport de Caen, à Carpiquet.

C’était il y a 75 ans.

Parmi eux, il y avait Rufin Gionet, de Bas-Caraquet, Alexandre Mallet, de Shippagan, et Réginald Basque, de Tracadie.

Ces trois hommes sont toujours vivants, mais leurs santés chancelantes – ils sont âgés de plus de 90 ans – les ont empêché récemment de faire le voyage jusqu’en Normandie pour les festivités officielles entourant du 75e anniversaire de ce célèbre débarquement.

Mais qu’à cela ne tienne. La France est donc venue à eux, cette semaine. Ils ont ainsi reçu, avec beaucoup d’émotions, la médaille commémorative du Jour J. Ils la porteront du côté du coeur, tout juste au-dessus de leurs nombreuses preuves de bravoure et d’engagement reçues au fil des années dans les Forces armées canadiennes.

«Moi, un héros? Non, répond M. Gionet, membre du New Brunswick Rangers Regiment et qui vient de célébrer son 99e anniversaire. Nous avons seulement fait notre part. Il y avait de grosses mitraillettes sur la plage. On ne pouvait pas tous sauter à l’eau. Mais on l’a fait. On a montré aux Allemands à se comporter comme du monde. Je suis fier de ce que nous avons accompli.»

Arnaud Blin organise, chaque année, un festival de la Semaine acadienne qui rend notamment hommage aux soldats acadiens. Quand il a su que son pays allait remettre aux anciens combattants encore vivants un insigne soulignant leur contribution au Débarquement de Normandie, il s’est souvenu de ces gens qui ne pourraient pas traverser l’Atlantique.

Il a donc profité de ses vacances au Canada avec sa conjointe Emmanuelle pour venir rencontrer ses héros et leur remettre en personne cet hommage.

«Ces vétérans qui ne pouvaient pas venir ont autant droit à cette médaille. Je me suis renseigné et on m’a informé qu’il en avait quatre dans le Nord-Est», a-t-il expliqué, quelques instants après avoir remis la médaille à Rufin Gionet.

M. Blin connaît bien l’histoire de ces Acadiens soldats. Il en a fait un documentaire (Une si jolie petite plage, en 2004) et un autre est en préparation. Il a rencontré ces personnes à plus d’une reprise.

«Il est toujours aussi beau, affirme-t-il en regardant M. Gionet. Pour moi, ils sont plus que des héros. L’héroïsme est une chose, mais il est encore un plus grand homme par ce qu’il a fait. C’est incroyable. Quel âge avait-il quand il a débarqué sur cette plage? Qu’est-ce qui a vu à Carpiquet, où il s’est passé des choses horribles? Il y a plus de morts à Carpiquet et à l’aéroport de Caen, mais on n’en parle presque jamais. Les soldats canadiens vous diront que Carpiquet a été le cimetière de leur régiment.»

Le Français trouve essentiel d’honorer ces hommes et de ne jamais les oublier. Concernant M. Gionet, ce sont de belles retrouvailles, car il l’a déjà rencontré à deux reprises. Pour les deux autres, ce sont des découvertes.

«C’est formidable. Imaginez ces hommes un peu. Ce n’était pas leurs terres. Ils se sont engagés pour avoir un peu d’argent de poche, des vêtements propres et de la nourriture. Ils se sont ensuite retrouvés dans ce truc-là, où ils se sont battus. C’est fou…», ajoute-t-il.

M. Blin note entre autres ses visites au Cimetière de guerre canadien de Bény-sur-Mer, à moins de trois kilomètres de la plage de Normandie. Il y a là près de 2100 tombes.

«Quand vous voyez les noms et leur âge… Qu’est-ce que j’aurais fait à leur place? Je n’ai pas la réponse. Pour moi, c’est normal d’être ici. Il y a peu de choses qui ont été faites sur ces soldats acadiens et, quand j’ai réalisé mon documentaire, j’ai découvert ces hommes – Fortunat Haché, Alphonse Noël, Arthur Haché, Antoine Melanson et d’autres – et cela a changé ma vision des vétérans. J’avais une vision bête d’eux. Je voyais leurs médailles le 11 novembre et leur histoire m’embêtait. J’étais crétin à cette époque. Quand j’ai rencontré ces hommes, mon regard a complètement changé. Et tant que je pourrai faire quelque chose pour ces hommes et qu’on reconnaisse ce qu’ils ont fait, je le fais avec plaisir», confesse M. Blin.