Un programme d’alphabétisation francophone critiqué

Des adultes apprennent parfois à lire et à écrire parmi ceux qui étudient pour obtenir un équivalent au diplôme de 12e année, grâce à l’évaluation en éducation générale (GED). L’Acadie Nouvelle a rencontré une classe enthousiaste. L’organisme communautaire CODAC NB affirme néanmoins que ce programme désavantage les francophones.

Shawn étudie en silence à un petit pupitre d’écolier qui supporte quatre dictionnaires et un livre de grammaire. Le charpentier âgé de 47 ans au physique imposant est néanmoins loin de disparaître derrière sa pile de livres.

Dans la même classe, cinq autres adultes de tous âges se montrent également studieux. Le groupe travaille pour passer les tests d’évaluation en éducation générale (GED). Ce programme international permet à des adultes d’obtenir un diplôme d’équivalence d’études secondaires. Ils étaient près de 2000 Néo-Brunswickois à le suivre l’année dernière, selon le ministère de l’Enseignement postsecondaire, de la Formation et du Travail.

Certains y apprennent à lire et à écrire. Le GED fait partie des outils du gouvernement provincial pour améliorer le taux d’alphabétisme de sa population (voir encadré). Georges, paysagiste âgé de 67 ans, a par exemple abandonné l’école vers l’âge de 10 ans sans savoir déchiffrer une phrase. «Je faisais lire les autres, confie-t-il. Il fallait tout le temps que je sollicite ma femme, pendant 47 ans. Elle est tough!»

Les difficultés pour lire et écrire posent des défis quotidiens.

«Au travail, je dois rapporter où je suis rendu, illustre Shawn. Je peux l’écrire… mais il n’y a que moi qui peux le comprendre!»

Les élèves racontent aussi, entre deux explosions d’un rire libérateur, la honte qu’ils ont souvent ressentie, dans les conversations entre amis, par exemple.

«On a demandé à ma femme comment elle avait fait pour se marier avec un esclave comme moi», témoigne le charpentier.

Tous montrent une détermination à réussir. Shawn veut obtenir sa certification professionnelle, qui nécessite des compétences en lecture et en écriture.

«Je trouve ça assez injuste, dit-il. Ça fait une dizaine d’années que mon employeur se fie à moi pour enseigner le métier aux jeunes, qui en peu de temps gagnent un meilleur salaire que moi. Mais l’année prochaine, c’est fini!»

Critiques

Malgré l’enthousiasme de ces adultes pour l’enseignement qu’ils reçoivent gratuitement dans le cadre du GED, des membres du Conseil pour le développement de l’alphabétisme et des compétences des adultes du Nouveau-Brunswick (CODAC NB) le critiquent.

«Le programme n’a pas de rapport avec la réalité des francophones d’ici, déplore sa présidente, Ghislaine Foulem. C’est une traduction d’un contenu américain. Nous devrions le réviser en collaboration avec le Collège communautaire du Nouveau-Brunswick (CCNB) et le ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance.»

La traduction est par ailleurs mauvaise par endroit et les consignes obscures, selon un enseignant. Voilà un exemple d’énoncé en sciences du manuel du GED: «le principe du fonctionnement d’un sac [coussin NDLR] gonflable est le plus semblable auquel des objets suivants?»

Le ministère indique examiner la possibilité d’avoir une version canadienne du GED dans les deux langues officielles, adaptées aux besoins des Canadiens.

Certains adultes reprennent en outre des cours avec l’objectif d’obtenir un emploi précis. «Ça demande un courage incroyable, mais le GED ne leur donne pas toujours les compétences qu’ils souhaitent», regrette cependant Mme Foulem.

Un document gouvernemental précise que le GED ne teste pas certaines connaissances comme les formules mathématiques, ne donne droit à aucun crédit et pourrait être refusé par des employeurs et des établissements postsecondaires (à la différence du diplôme d’études secondaires pour adultes).

L’enseignant du GED pour CODAC NB, André Roy, pointe une inégalité au sujet de l’évaluation.

«Les anglophones peuvent la passer sur l’ordinateur et obtenir leurs résultats tout de suite. Alors que les francophones doivent se déplacer pour y répondre sur papier, et reçoivent leurs notes en quatre ou six semaines.»

Le ministère rappelle que les résultats du GED sont disponibles plus rapidement par courriel et sur le site internet du programme.

Il annonce par ailleurs qu’il mettra à l’essai un service en ligne d’enseignement pour ce programme en septembre. Ce modèle permettra à un apprenant de faire son apprentissage à domicile avec l’appui d’un enseignant et au moyen de la technologie, tout en profitant de l’appui financier du gouvernement.

Alphabétisme: les francophones défavorisés

L’alphabétisme est la capacité à comprendre et à transmettre une information écrite. Cette compétence s’appelle aussi littératie. Le site internet du gouvernement provincial indique que 18,5 % des Néo-Brunswickois âgés de 16 à 65 ans ne la possèdent pas à un niveau suffisant.

Les francophones du Nouveau-Brunswick sont par ailleurs moins alphabétisés en moyenne (leur résultat aux tests PEICA est inférieur de 5,5% à celui de leurs compatriotes anglophones), selon une étude de 2012.

Un document de Statistique Canada datée de 2016 explique ce fait par des facteurs démographiques d’une part: les francophones les plus scolarisés partent en plus grand nombre que les autres, particulièrement du Nord. Ces départs accélèrent le vieillissement de la population, autre facteur lié à un faible alphabétisme.

Les auteurs soulignent d’autre part que le maintien d’un niveau en littératie demande une pratique régulière. La proportion importante des francophones qui travaillent dans l’industrie comme la foresterie et le secteur manufacturier expliquerait donc leur moins bon niveau moyen d’alphabétisation, selon l’étude.