Toxicomanie: des parents dénoncent le manque de ressources

Des parents à bout de souffle ne savent plus où se tourner afin d’obtenir de l’aide pour leur enfant atteint de sévères problèmes de toxicomanie. Ils témoignent de leur expérience au sein du système public de santé. Un parcours non sans embûche.

«Une chance que je me suis tourné vers le privé, parce que je suis pas sûr que mon gars serait encore de ce monde aujourd’hui», raconte avec émotion Mario Nadeau, père d’un jeune homme touché par la toxicomanie.

Mario Nadeau, Léonard Viel et Céline (nom fictif) sont trois parents qui reprochent au gouvernement du Nouveau-Brunswick le peu de services offerts aux toxicomanes.

Le fils de M. Nadeau s’est retrouvé avec une forte dépendance à la méthamphétamine (crystal meth) à l’âge d’à peine 16 ans.

L’adolescent a eu des épisodes de violence qui lui ont valu une admission directe en psychiatrie. C’est bourré aux calmants qu’il est resté quatre jours entre les murs de l’établissement. À la fin du séjour, un médecin l’évalue et lui donne son congé.

Céline – qui a tenu à témoigner sous le couvert de l’anonymat – a vécu une situation similaire avec son garçon qui a commencé tôt à fumer de la marijuana. À 13 ans, ses parents l’attrapent avec un sac contenant 50 pilules de meth.

Leur garçon vit également maintes crises violentes.

Il a fait sept séjours en psychiatrie, deux en centre de désintoxication et quatre à la Fondation Portage.

Portage est un centre de traitement de réadaptation en toxicomanie réservé aux mineurs. Les soins de thérapie peuvent s’échelonner sur plusieurs semaines, voire quelques mois.

«On a toute essayé les services de psychologie, hospitalisation», confie-t-elle.

Léonard Viel en aussi a long à dire sur l’accueil qu’a reçu son fils, André Viel.

Alors dans la mi-trentaine, André souffre de graves problèmes de dépendance. Il a des idées suicidaires, il se rend à l’urgence pour obtenir de l’aide.

Le personnel médical le renvoie à la maison, il ne constitue pas un danger pour lui même, selon eux. Au cours des mois suivants, les séjours à l’urgence s’enchaînent. Chaque fois, il reçoit son congé après quelques jours.

«Nous sommes en arrière de bien du monde. Santé et addiction ça marche ensemble. Ici, au Nouveau-Brunswick on ne comprend pas ça», critique Léonard Viel.

André décide de se rendre au centre de traitement des dépendances de Moncton. On lui propose un sevrage de 5 à 10 jours, accompagné d’une médication pour pallier au manque.

Il ne veut pas faire le sevrage. Selon lui, il a davantage besoin de soins psychologiques et d’accompagnement.

Au bout d’un moment, la situation est devenue insoutenable.

«Je ne peux plus vivre comme ça, je veux me faire soigner, c’est pas la personne que je suis. Mais ici au Nouveau-Brunswick il n’y a rien», avait-il dit à son père.

12 lits dans toute la province

Les centres de désintoxication, detox, sont connus dans la province sous le nom de «centre de traitement des dépendances». Huit de ces centres existent au Nouveau-Brunswick et offrent un séjour de 5 à 10 jours de sevrage.

Celui situé à Campbellton est le seul centre au Nouveau-Brunswick qui s’adresse aux adultes et offre un service appelé en bon français rehab.

Ce modèle de prestation traite les troubles concomitants, soit une problématique de santé mentale combinée à un trouble addictif. Ce traitement résidentiel s’échelonne de 30 à 90 jours, selon les besoins de la personne.

Des sessions de thérapie sont offertes aux patients pour aider à leur réhabilitation.

À Campbellton, 18 lits sont disponibles, 6 pour le sevrage traditionnel et 12 pour le traitement des troubles concomitants.

En d’autres termes, il n’existe que 12 lits pour soigner l’entièreté des toxicomanes adultes atteints d’un problème de santé mentale dans la province.

Selon Gino Mallais, gestionnaire au Services de traitement des dépendances de Campbellton, plus de 80 % des toxicomanes souffrent d’une problématique de santé mentale.

«Je pense qu’on a quand même besoin de plus que 12 lits dans la province», admet-il.

Les toxicomanes qui veulent y avoir une place devront prendre leur mal en patience avec des listes d’attente de plusieurs mois.

M. Mallais explique toutefois que ce service résidentiel est une solution de dernier recours.

«Il faut que les gens aillent essayer d’autres services dans leur communauté avant d’accéder à ce service-là».

Les autres ressources sont les centres de désintoxication (sevrage de 5 à 10 jours), les soins en psychiatrie ou les groupes de soutien, tel que Narcotiques Anonymes.

Une fois que la personne a épuisé tous les services disponibles, elle peut être admissible à un séjour en rehab.

À condition d’avoir au préalable une référence d’un professionnel de la santé.

Aucun service privé de traitement des dépendances n’existe non plus dans la province, outre la Fondation Portage destinée aux mineurs

Des routes sinueuses

Au fil du temps, Mario Nadeau a vu son fils effectuer trois séjours en psychiatrie, trois en désintoxication et un mois à la Fondation Portage.

Il garde d’ailleurs un goût amer du passage de son fils au Portage. Il affirme qu’il aurait côtoyé des détenus de la prison de Miramichi âgé de 21 et de 22 ans, car l’établissement carcéral était plein. Ils ont eu une mauvaise influence sur son garçon.

«J’ai entendu plein d’histoires d’horreur. Un qui avait tiré sur son père, un autre avait poignardé sa grand-mère. C’étaient des cas de prison», dit-il.

Après avoir épuré tous les services de la province, Mario Nadeau se tourne vers la maison privée La Futaie au Lac-Saint-Jean.

Un psychiatre a pu enfin mettre le doigt sur le mal qui habitait son fils. Il est diagnostiqué d’un trouble de personnalité schizoïde.

«Ils n’ont jamais pu trouver ça ici au Nouveau-Brunswick», fait valoir M. Nadeau.

Aujourd’hui, son fils se porte mieux depuis qu’il a une médicamentation appropriée pour stabiliser son trouble psychique. Il est âgé de 21 ans et vit dans un foyer de soins privé.

«Au centre La Futaie, j’ai payé et je suis bien content de l’avoir fait, parce que maintenant j’ai un diagnostic», dit-il.

M. Nadeau a dû débourser 10 000$ pour le séjour de son fils à La Futaie.

Céline demeure aussi très peu satisfaite de son expérience au sein du système de santé publique.

«On est comme dans une boîte et puis on sort pas de la boîte. C’est ça qui existe, c’est juste ça qui existe, on n’a pas le choix».

Aujourd’hui, son garçon est âgé de 18 ans et a toujours de sérieux problèmes de consommation. Il participe à un programme gouvernemental et travaille quelques jours par semaine. Bientôt, il aura atteint l’âge de la majorité, ce qui rend Céline plutôt pessimiste.

«J’essaye juste de vivre une journée à la fois et de pas penser à ce moment-là. Mais j’ai pas grand espoir que quelque chose va arriver», déplore-t-elle.

Des résultats positifs ailleurs

Léonard Viel a investi corps et âme pour trouver un centre pour son fils qui traite tant les troubles addictifs que de santé mentale.

C’est à Toronto que M. Viel envoie André pour la rondelette somme de 40 000$.

«En dernier, on n’a plus eu le choix de le sortir de la province, quitte à prendre une deuxième hypothèque sur la maison, mais on le sauve», témoigne-t-il.

Le pari est gagnant: André est maintenant sobre. Il a ensuite étudié à l’Université Ryerson (à Toronto) et a décroché un certificat en santé mentale et dépendance.

Il est revenu au Nouveau-Brunswick et travaille maintenant en tant que «Recovery coach». Il aide les gens à surmonter leur dépendance et leur famille à mieux les appuyer dans ce long processus.

Néanmoins, il aura fallu à Mario Nadeau et à Léonard Viel de placer leur enfant dans des centres situés à l’extérieur de la province pour obtenir des résultats concluants.

«Ils sont bornés au Nouveau-Brunswick, il faut qu’ils se réveillent. C’est le temps qu’ils fassent quelque chose. On perd des jeunes tous les jours», allègue Léonard Viel.