Les bélugas, cette autre baleine en voie de disparition dans le golfe

Les baleines noires de l’Atlantique Nord font couler beaucoup d’encre depuis 2017, mais elles ne sont pas les seules baleines en voie de disparition dans le golfe du Saint-Laurent. Il ne reste plus que 900 bélugas de l’estuaire du Saint-Laurent, une espèce qui comptait plus de 10 000 individus il y a à peine un siècle.

La chasse commerciale au béluga a décimé la population de l’estuaire du Saint-Laurent durant la première moitié du 20e siècle. Lancée à la fin des années 1800, la chasse a atteint un niveau critique vers 1955.

«Durant cette période, la population est passée de quelque 10 000 bélugas à environ 1000. C’est une chasse qui s’est éteinte d’elle-même: il n’y avait plus assez de bélugas pour en faire une activité commerciale rentable», explique Robert Michaud, président et directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins.

Malgré la fin de la chasse, la population des bélugas n’a pas rebondi. Dans les années 1970, une journaliste indépendante de Toronto, Leone Pippard, a braqué les projecteurs sur la situation précaire du cétacé.

Ses efforts ont retenu l’attention des gouvernements du Québec et du Canada. La chasse a été officiellement interdite en 1979, puis un programme de récupération des carcasses de béluga a été instauré en 1982. Des plans de rétablissements ont été conçus et des efforts sérieux ont été menés pour réduire les pollutions chimiques les années suivantes.

Un béluga. – Archives

«Jusqu’au début des années 1990, près d’un quart des décès adultes étaient dus au cancer. On a relié ces cancers-là à certains contaminants. Des changements dans les modes de production des alumineries ont fait en sorte que ce poison-là a disparu. Les cancers ont disparu aussi», affirme le coordonnateur du Projet béluga Saint-Laurent.

Pendant une décennie, les efforts semblaient porter des fruits. Les chercheurs estiment que la population est passée de 1000 à 1200 bélugas dans les années 1990. Au début des années 2000, cependant, un nouveau déclin a commencé. Le nombre de bélugas diminue de 1% à 1,5% par année, depuis. Il en restait 900 en 2012.

Au cours des dernières années, la situation est devenue encore plus critique en raison d’une croissance «spectaculaire» du nombre de décès durant l’accouchement. La proportion de mortalités des femelles dues à des complications néonatales est passée de 10% à 70% depuis 2010.

«À partir de 2010, il s’est passé quelque chose dans la population du béluga qui a entraîné une augmentation fulgurante de la mortalité néonatale. C’est ce qui nous fait craindre le plus pour l’avenir des bélugas.»

Neuf bélugas morts ont déjà été trouvés cette année, soit 1% de la population.

Une femelle béluga avec son bébé. – La Presse canadienne: Darryl Dyck

Peu de solutions à court terme

Il ne semble pas exister de solution simple pour le rétablissement de la population. Quatre causes ont été identifiées, la plupart nécessitant des mesures à très long terme.

Il y a d’abord la chute des stocks de nourriture des bélugas, dont le hareng. Dans certaines zones, des diminutions de plus de 80% de cette espèce ont été observées vers le début des années 2000. Le phénomène a notamment provoqué une hausse du prix des appâts pour les homardiers du Maine.

Les contaminants continuent pour leur part de causer des problèmes. Bien que plusieurs produits toxiques ont été éliminés des habitats du béluga dans les années 1970, de nouveaux produits chimiques comme les PBDE (des produits chimiques à base de brome) ont vu le jour.

Jusqu’à 2005, la quantité de PBDE dans le tissu des bélugas doublait chaque trois ans. Même s’ils ont été interdits, on continue de les détecter des taux élevés dans les baleines.

«Les contaminants à base de brome sont connus pour avoir un effet sur la glande thyroïde. Cette glande produit des hormones qui sont, entre autres, impliquées dans la contraction musculaire durant l’accouchement. Il est possible que la hausse spectaculaire du nombre de décès des femelles enceintes et des nouveau-nés soient liés aux contaminants.»

Le réchauffement des eaux cause également des défis. Comme il y a moins de glace en hiver, les bélugas sont moins protégés et doivent se déplacer davantage afin de trouver leur nourriture.

«Quand elles reviennent au printemps, les femelles sont en moins bonne condition. C’est toujours difficile de donner naissance, mais quand elles sont en mauvaise condition, ce l’est encore plus.»

Enfin, la pollution acoustique est un énorme casse-tête pour les bélugas. Ces cétacés sont munis d’un sonar sophistiqué sur le crâne qu’ils utilisent pour chasser et s’orienter dans l’eau. Les bruits ambiants des navires de cargaison et des bateaux de plaisance sont assourdissants.

M. Michaud souligne qu’il s’agit du seul facteur sur lequel les humains peuvent avoir un impact important à court terme.

«Ce qu’on peut faire, aujourd’hui, est de réduire le dérangement. On peut réduire le bruit, on peut créer des refuges acoustiques. Si on arrête de faire du bruit et du dérangement, la situation s’améliore immédiatement.»

Quant aux trois premiers facteurs, les solutions sont plus complexes.

«On peut dire “arrêtons le changement climatique, puis ça va aller mieux”. Mais ça n’arrivera peut-être pas, et si ça arrive, ça va prendre du temps. On peut essayer de rétablir les stocks de nourriture en prenant des mesures au niveau de la pêche, mais c’est aussi du long terme.»

«Avec les contaminants, c’est la même chose. Après qu’on a jeté nos poisons dans le Saint-Laurent, ça prend une éternité à dégrader. Avec les contaminants à base de brome, on parle de 20 ou 30 ans.»

Un béluga. – Archives

Dans le plan de rétablissement du béluga du Saint-Laurent du ministère des Pêches et des Océans (MPO), on établit un objectif de rétablissement de 7070 individus, ou 70% de la population historique.

Dans un rapport du MPO publié au printemps 2018, on conclut que «la population de béluga de l’estuaire du Saint-Laurent n’atteindra probablement pas le but de rétablissement de 7070 individus d’ici à 2100, même dans les scénarios de gestion de ces menaces les plus optimistes».

Le 24 juillet, le MPO a annoncé de nouveaux investissements dans les initiatives scientifiques pour appuyer les efforts de protection des baleines. Ils comprennent 26,6 millions $ sur les effets du bruit sous-marin sur la navigation des baleines.