Bibliothèque nationale de l’Acadie: des appuis de taille se manifestent

Des personnalités acadiennes dont Antonine Maillet et Michel Bastarache appuient la création d’une Bibliothèque nationale de l’Acadie. Si le projet d’envergure semble susciter bien des questions d’ordre financières, ils sont en faveur d’un établissement officiel pour préserver le riche patrimoine acadien.

«On a notre parole, notre couleur et celle-là, elle est irremplaçable. Personne d’autre n’a vécu l’histoire qu’on a vécue et ça, c’est important que le monde entier y aille accès et quoi de mieux qu’une bibliothèque pour le faire», lance Mme Maillet.

Le 30 juillet, Rino Morin Rossignol, écrivain et chroniqueur à l’Acadie Nouvelle, a soulevé l’idée de la création d’une Bibliothèque nationale de l’Acadie dans l’une de ses publications.

Une bibliothèque nationale est une institution légale, créée par l’État, qui vise à la conservation des archives d’une nation. Elle permet de rendre accessibles au public ces précieux documents, porteurs d’héritage collectifs.

Il n’existe pas de bibliothèque nationale en Acadie, au sens propre du terme. Le Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson remplit un peu ce rôle.

Situé dans le pavillon Léopold-Taillon de l’Université de Moncton, le centre rapatrie et conserve les archives acadiennes depuis 50 ans.

Auparavant, elles étaient gardées au Collège Saint-Joseph, aujourd’hui l’Institut Memramcook. Le premier recteur de l’Université de Moncton, le père Clément Cormier avait déplacé les archives du Collège Saint-Joseph à l’université en 1965.

M. Morin Rossignol a proposé dans une deuxième chronique que les archives retournent au bercail, soit à l’Institut Memramcook.
Des acteurs importants qui ont propulsé l’Acadie sur le plan artistique, académique, juridique et hospitalier se sont prononcés sur la question.

Des réactions positives

Antonine Maillet a dit trouver l’idée très bonne et encourage moralement la personne qui prendra les rênes de ce projet. Au cours des dernières années, l’écrivaine souligne que l’Acadie tend à prendre plus sa place.

«Il faut se donner tous les moyens pour s’affirmer», lance-t-elle.

Se donner les moyens de s’affirmer, c’est entre autres encourager les artistes qui ont des visions pour faire avancer la culture acadienne.
«J’appuie quelque chose qui va nous aider à nous fixer dans le temps et l’espace. Et la bibliothèque, c’est ça», déclare-t-elle.

Michel Bastarache, premier juge acadien à la Cour suprême – qui a milité toute sa carrière pour faire reconnaître les droits des minorités francophones au Canada – voit le projet d’une Bibliothèque nationale de l’Acadie d’un très bon oeil.

L’idée générale est de rassembler les documents en un seul endroit de façon à pouvoir se documenter de façon complète.

«Je ne crois pas que ça ferait une concurrence au Centre d’études acadiennes, je pense que c’est complémentaire», dit-il.

Des difficultés de nature financière peuvent survenir, mais ce n’est pas le seul obstacle qui se dressera selon lui.

Une loi doit être adoptée à l’Assemblée législative pour implanter une telle institution publique.

M. Bastarache croit néanmoins que le projet a du mérite et qu’il faut le présenter aux instances gouvernementales.

Bernard Poirier, ancien directeur général des langues officielles explique que des archives sont parfois perdues, car les gens les ont jetées, faute d’espace.

«Souvent on dit cinq ou dix ans après, on aurait dû conserver ça parce que c’est de l’histoire», admet-il.

En plus, le rapatriement des archives de l’Université de Moncton à l’Institut de Memramcook constituerait un retour aux sources, le Collège Saint-Joseph étant le symbole de la renaissance acadienne. «Le collège Saint-Joseph est une perle précieuse dans l’histoire de l’Acadie», continue-t-il.

La soeur Bertille Beaulieu, archiviste de la congrégation des religieuses hospitalières de Saint-Joseph appuie de tout coeur la proposition de Rino Morin Rossignol.

Étant archiviste de profession, Sr Beaulieu sait de quoi elle parle. Elle s’est retrouvée à plusieurs reprises avec le même dilemme, à savoir où stocker les reliques des hospitalières.

Une résidence hospitalière des Soeurs de Saint-Joseph est en train de fermer ses portes. Il a été décidé que les documents seraient déposés aux archives provinciales à Fredericton.

«S’il y avait eu une bibliothèque, un centre d’Archives nationales d’Acadie, je pense que j’y aurais pas pensé deux fois», dit-elle.

Elle ajoute une nuance à la proposition de M. Rossignol quant au titre «Bibliothèque nationale de l’Acadie». Sr Beaulieu cite l’exemple de la Bibliothèque nationale du Canada qui a fusionné avec les archives nationales pour donner «BANC».

Au Québec, le même phénomène s’est produit avec la création de la BANQ en 2005 (Bibliothèque et Archives nationales du Québec).
«Et pourquoi pas avoir la Bibliothèque et Archives nationales de l’Acadie, la BANA.»

Reprendre un modèle qui existe déjà et qui fonctionne bien serait la solution la plus judicieuse selon la religieuse.

«Ce projet aurait dû être mis sur pieds il y a déjà 50 ans. Je pense qu’il faut pousser l’idée et la pousser très fort», s’exclame-t-elle.

Serge Patrice Thibodeau, éditeur et écrivain croit que le projet est réalisable, mais il se dit davantage inquiet quant à la volonté politique.

«Chaque peuple a sa bibliothèque nationale et je ne verrais pas pourquoi on s’en passerait ici».

Un jour, le Centre d’études acadiennes risque de manquer d’espace selon M. Thibodeau. Il croit qu’il est temps de trouver un nouvel emplacement.

La Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) est favorable à l’idée de Rino Morin Rossignol. Instaurer une Bibliothèque nationale de l’Acadie au sein de l’Institut Memramcook pourrait grandement aider à sauvegarder le patrimoine culturel acadien.

Eric Dow, responsable des communications et des relations publiques a livré une déclaration au nom de la SANB. L’organisation aborde même la possibilité de créer un tremplin avec ce lieu et d’y faire naître d’autres institutions d’envergure nationale pour l’Acadie

«Chaque année, ça revient sur la table de créer un office acadien de la langue française. Ça pourrait être une belle complémentarité avec la Bibliothèque nationale de l’Acadie», explique-t-il.

Louise Imbeault, présidente de la Société nationale de l’Acadie trouve le projet ambitieux. La question de rapatrier toutes les archives de l’ancien Collège Saint-Joseph mérite d’être étudiée par des experts selon elle.

«On sait que la construction de la Bibliothèque nationale du Québec a été un événement qui a pris du temps et exigé beaucoup d’énergie et d’expertise», lance-t-elle.

Elle précise d’ailleurs l’importance des institutions bien implantées qui sont en charge des archives acadiennes.

«Les détenteurs des institutions qui existent déjà doivent être conviés à prendre la parole et à être impliqués. Je pense qu’il ne faut pas déshabiller un pour habiller l’autre.»

25 millions $ pour sauver l’Institut de Memramcook

Il y a deux ans, le gouvernement libéral de Brian Gallant avait annoncé un projet de 25 millions $ afin de sauver le bâtiment patrimonial. Selon les propos de l’ancien député Bernard LeBlanc rapportés au journaliste Jean-Marc Doiron, 13 millions $ avaient été investis dans la sauvegarde du bâtiment jusqu’à maintenant.

Durant la dernière campagne électorale, Blaine Higgs avait assuré au maire de Memramcook, Michel Gaudet que s’il était élu, les travaux de réfection se poursuivraient.

Pourtant, Blaine Higgs a brisé sa promesse et annulé la rénovation de l’Institut Memramcook en décembre.

Le maire Gaudet, qui siégeait d’ailleurs au Comité Place du Vieux Collège (restauration de l’Institut Memramcook) admet que l’établissement n’a toujours pas de locataire ou de vocation confirmée.

«Ça demeure un bâtiment qui appartient à la province. C’est à eux, il y a 13 à 15 millions $ mis dedans, mais ils ne veulent pas le finir», déplore-t-il.

M. Gaudet confie qu’un investisseur privé serait intéressé à occuper l’Institut Memramcook. Ceux-ci sont en pourparlers avec le village de Memramcook et le Comité afin de déterminer la faisabilité du projet.

Le maire n’a pas pu dévoiler plus de détails pour des raisons de confidentialité.

«Il y a un ou deux projets possibles, mais c’est vraiment dans les stages préliminaires.»

Toutefois, il ne ferme pas la porte au projet de Bibliothèque nationale de l’Acadie.

«Ça pourrait être un très beau projet. C’est sûr que le lieu serait idéal avec l’histoire de l’Institut», déclare-t-il.

Dès le début, l’idée pour le bâtiment a été de créer un amalgame d’emplois fédéraux, provinciaux et privés.

«Ça n’avance pas, il n’y a pas eu de «commitment» du provincial ou du fédéral. Du coup, il faut qu’on trouve des locataires», conclut-il.

Qu’en est-il du Centre d’études acadiennes ?

François LeBlanc, technicien en documentation au Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson assure pour sa part que l’espace ne manque pas pour archiver des documents.

Il insiste d’ailleurs pour souligner que rapatrier et conserver les archives acadiennes est leur mandat depuis 50 ans.

«Les gens sont conscients que c’est nous, à l’Université de Moncton, qui doit prendre garde aux archives institutionnelles et aux archives acadiennes», dit-il.

Créer un nouveau centre d’archives serait répéter exactement la même chose qu’eux s’exercent à faire.

«Étant donné qu’on est très bien ancrés dans la communauté universitaire, avoir un dédoublement ça serait plutôt inutile.»

Pour les chercheurs, la cueillette des informations deviendrait compliquée si les archives étaient déplacées à l’Institut de Memramcook, dit-il. Tout est déjà à portée de main.

«Si les gens viennent ici faire de la recherche et on leur dit que les archives sont maintenant à Memramcook. C’est quand même pas idéal», estime-t-il.