Dans les bas-fonds de la rue St. George

Une internaute s’est indignée de la situation de la rue St. George cette semaine, dans une publication Facebook qui a fait réagir environ 200 personnes. L’Acadie Nouvelle est allée vérifier la situation auprès des habitants de l’artère. Drogue, prostitution, violence… les problèmes sont nombreux.

Les fenêtres de la maison sont condamnées par des plaques de bois et de carton. Devant le bâtiment gisent des vélos en réparation, une voiture hors service et quelques déchets. Parmi eux se trouvent deux peluches que mordent les deux chiens qui sortent parfois de la demeure, avec celui qui semble leur maître.

Le jeune homme porte un serpent enroulé autour du cou et une large croix gammée tatouée sur l’omoplate. Il reçoit poliment la sollicitation de l’Acadie Nouvelle en retenant ses chiens, mais refuse de lui parler.

La scène se déroule rue St. George.

«C’est dangereux, prévient un commerçant qui se situe à proximité de l’endroit. Les gens, là, pourraient arracher ton appareil photo.»

L’homme est calmement assis au fond de sa boutique sombre. Il décrit pourtant un quotidien glauque.

«La rue n’est pas bonne, glisse-t-il. Tu vois des prostituées qui se promènent. Dans les six derniers mois, quatre ou cinq de mes clients sont morts d’overdose. Des gens sont déjà venus icitte pour tout casser… On pense à changer de place.»

L’homme croit que la situation empire.

À quelques maisons de là, Chantal nous affirme, en montrant un trou dans la moustiquaire de sa fenêtre, que sa maison a été cambriolée il y a trois semaines. Elle se ferait également intimider par trois voisines.

«Il y a de la haine dans cette ville, vitupère-t-elle. Je veux déménager pour ma santé mentale.»

Un peu plus loin, assis au parc des arts du Sommet, Skippy passe l’après-midi comme plusieurs autres itinérants.

«Il se passe plein de trucs fous dans la rue St. George, confirme-t-il. Je vois des gens qui pètent leur coche… mais je garde ces choses pour moi.»

Un autre itinérant préfère aussi rester pudique. Il introduit néanmoins l’Acadie Nouvelle auprès de Margaret Whalen, qui se prostitue depuis vingt ans dans la rue.

«J’y suis la plus vieille pute encore vivante», revendique de sa voix rocailleuse cette femme d’âge mûr, toute vêtue de rose et exhalant un parfum floral.

Cette après-midi, Mme Whalen semble irritée. Elle laisse sa révolte s’exprimer.

«Ça devient dangereux, je n’avais pas à porter une arme avant ces derniers mois, raconte-t-elle. Des gens me violent. Il y a six jours, quelqu’un a volé mes fausses dents… Maintenant, je suis moche! Cette merde de gibb [la drogue méthamphétamine NDLR] fait perdre la tête aux gens.»

Sur le perron d’une maison du voisinage, Rochette lit un livre. Elle habite ici depuis un mois.

«Je ne marcherais pas trop le soir toute seule ici, dit-elle. Ce n’est pas une belle rue. Deux hommes m’ont abordé en ralentissant leur char… C’est de la crasse, de la crasse!»

Cette nouvelle habitante de la rue espère pouvoir la quitter dans deux ans.

Durant la conversation un homme imposant, torse nu, sort de la bâtisse.

«Je vois tout ce qui se passe ici», assure-t-il. Il désigne à une centaine de mètres de là une maison semblable aux autres où se ferait du trafic de stupéfiants. «Tout le monde la connaît», assure-t-il.

«Il y a probablement plusieurs commerces de drogue comme ça, déclare le sergent de la GRC, Tyson Nelson à propos de la rue St. George. C’est assurément un endroit où la criminalité est élevée. On y fait des patrouilles ciblées et préventives. On y passe aussi plus de temps qu’ailleurs.»

L’officier rappelle que la pratique de la prostitution n’est pas illégale, mais que les clients de ce service sont hors la loi.

«On les cible lors d’opérations en civil», expose-t-il.

Ces témoignages confirment les observations sur la rue St. George qu’a publiées Mélanie Gagnon sur Facebook, le 6 août, s’attirant près de 200 réactions. L’internaute a évoqué sur le réseau social tous les problèmes de drogue, de prostitution et de violence qu’elle a observés en seulement 45 minutes.

«Tsé, tu peux la refaire ta St. George avec des beaux buildings, des petits pubs, des terrasses sur les toits, mais c’est comme la chirurgie esthétique hein, tu ne changes pas le dedans et les fondements, Moncton, analyse-t-elle en interpellant directement à la Ville. Si tu n’adresses pas les vraies causes, j’ose à peine croire que j’aurai encore envie de mettre les pieds au coin de la rue Lutz et St. George dans cinq ans.»

La municipalité a tenté de revitaliser la rue St-George en y investissant 750 000$ de 2016 à 2018. Des pots de fleurs, de petites clôtures et des supports de vélo l’ornent désormais. Cette liste fait pouffer Karine, serveuse au Landromat Espresso bar depuis 12 ans. À l’évidence, le plan de revitalisation de la ville n’a pas eu d’incidence fondamentale sur la rue.

«C’est plus rough qu’il y a deux ans, observe la serveuse. On se sent moins en sécurité.»

Karine raconte un cas d’overdose dans l’établissement où elle travaille. Elle rappelle que la rue St. George a toujours eu une mauvaise réputation.

«Certains découvrent le Landromat après 14 ans de vie à Moncton, s’étonne-t-elle toutefois. Les gens ne réalisent pas encore qu’il y a des commerces ici.» Ça ne semble malheureusement pas prêt de changer.