Antonine Maillet, gardienne du français parlé en Acadie

L’auteure acadienne Antonine Maillet défend ardemment l’usage d’un français encore intact de l’épuration de la langue entrepris par l’Académie française il y a presque quatre siècles.

Pour le troisième rendez-vous du Réseau des villes francophones et francophiles d’Amérique, la semaine dernière, Mme Maillet, fidèle à elle-même, n’a pas préparé de discours.

«Je préfère me fier aux émotions du public pour raconter des histoires», déclare-t-elle avec malice dans une salle de l’hôtel Beauséjour de Moncton.

La salle se remplit progressivement et alors que l’auteure prend place au micro, un silence presque religieux s’installe. Antonine Maillet propose de raconter à l’audience une expérience qu’elle a vécue en Louisiane.

«J’y allais pour faire une conférence, mais je voulais surtout écouter les Louisianais», explique-t-elle.

«Là-bas, je demande à mes accompagnateurs de m’emmener dans la Louisiane primitive». Elle arrive alors chez une dame, et Antonine Maillet lui demande si elle parle encore français. La réponse de la Louisianaise: «Je ne parle pas autre chose».

«Elle ne parlait même pas l’anglais, alors qu’elle est née aux États-Unis. Là je savais que c’était une Cajun de la Louisiane. Le français qu’elle parlait, il fallait que ce soit le français que lui a enseigné son père et sa mère. Donc elle parlait une langue qui était la plus vieille possible», lance l’écrivaine à son auditoire.

«Je demande à cette dame de me raconter un conte. Elle m’a raconté dans sa langue Le Roman de Renart que j’avais étudié à l’université. C’est un classique français, un des plus vieux textes de création en prose française. Et elle m’a conté cette histoire dans sa langue de création, c’est-à-dire le plus lointain Moyen-Âge. Alors comment j’ai pu comprendre le français de son histoire ? Parce que je suis Acadienne», annonce-t-elle avec fierté.

D’après l’auteure, les Acadiens ont une particularité qui les rend uniques.

«Les Acadiens ont importé ici une langue qui n’a pas été épurée par l’Académie française, parce cette institution n’existait pas en 1604 lorsqu’on est arrivé ici, elle date de 1634», dévoile-t-elle.

«L’Académie française n’est pas venue chez nous»

Ainsi, selon Antonine Maillet, la Louisianaise qu’elle a rencontrée parlait une langue datant d’avant l’Académie française.

«Elle me parle une langue qui n’avait pas été introduite dans les dictionnaires. L’Académie française a créé le grand dictionnaire et Vaugelas avait épuré la langue. Par exemple, le mot montain pour dire une petite montagne a disparu du dictionnaire. Alors que c’est un mot que l’on a gardé en Acadie. Vaugelas n’est pas venu chez nous», rétorque la romancière.

Celle qui a rédigé sa thèse de doctorat sur Rabelais convoque de nouveau l’auteur pour étayer sa thèse.

«Il a fait toute son oeuvre avec 100 000 mots. Racine, un siècle après, écrit toute son oeuvre avec 5000 mots. Alors où sont passés les 95 000 autres ? En Acadie, et en Nouvelle-France, qui deviendra par la suite le Québec», affirme-t-elle, un sourire en coin et sous les applaudissements du public.

Interrogée par l’Acadie Nouvelle, Antonine Maillet, regrette que la France ait abandonné certains mots qui lui donnaient sa clarté.

«Par exemple, le mot gorgoton, s’il n’était plus utilisé par les Acadiens, il n’existerait plus. Par exemple, un Français dirait qu’il s’étouffe s’il manque d’air ou s’il a un os dans la gorge. Tandis qu’en Acadie, si l’on dit “je m’engotte”, qui vient du mot gorgoton, cela veut dire que l’on s’étouffe en mangeant. Ça serait dommage de perdre ce mot», déclare-t-elle.

Alors que peut penser cette puriste de la langue française à propos du chiac?

«Je dirais que c’est une évolution locale. Le mot chiac vient de Shediac. On ne peut pas reprocher à des gens de parler le chiac, parce que déjà ils ont sauvé la langue française, et ils l’ont greffé à de l’anglais. Mais c’est un franglais avec une intonation acadienne, ça lui donne sa couleur. Dire “worrez pas” pour “ne vous inquiétez pas”, je peux accepter. Mais si j’entends “Phone moi back comme je t’ai callé hier soir”, c’est moins bien» confie-t-elle.