DOSSIER – La difficile réalité des autochtones urbains

Une ancienne cheffe d’Elsipogtog veut créer un centre d’amitié autochtone à Moncton. Elle souhaite que les siens puissent bénéficier d’une aide qui corresponde à leurs besoins spécifiques.

Les sirènes de pompiers recouvrent la conversation de leurs cris perçants. Judy Paul cesse de parler et porte ses mains à ses oreilles. «Je ne suis pas habituée à ça ni au trafic automobile», chevrotte-t-elle une fois le camion parti, au milieu des vrombissements de moto.

Mme Paul est une autochtone Mi’kmaq de la communauté d’Elsipogtog, située à proximité de Richibouctou. À 66 ans, elle a déménagé avec deux de ses filles à Moncton après l’incendie de sa maison.

L’entrée de son nouveau logement est encadrée de bouleaux et gardée par trois statuettes. Le charme bucolique de ce cadre disparaît néanmoins à la vue du voisinage, à Tent City, où Mme Paul vit avec plusieurs autres itinérants de Moncton.

«On dit que mon emplacement est le plus propre», se félicite la Mi’kmaq. Certains jours, en effet, tout est rangé autour de sa tente.

«Je respecte Mère Nature, assure-t-elle. C’est ce qu’on m’a appris quand j’étais jeune.»

Depuis plus d’un an, Mme Paul est cependant loin de sa communauté. Elle se rappelle du choc qu’elle a ressenti lors de son arrivée à Moncton.

«Je n’avais jamais habité hors de ma réserve, raconte-t-elle. Je n’étais pas habituée à vivre dans une grande ville, là où sont les blancs. Je ne savais pas quoi faire.»

L’ancienne cheffe d’Elsipogtog, Susan Levi-Peters explique que le fonctionnement de l’aide sociale, la langue, les lois et les manières de vivre diffèrent d’une réserve à une ville. Voilà autant de défis à relever pour les membres de sa communauté arrivant en milieu urbain.

«Je ne vis pas dans la rue parce que je sais comment fonctionne le système», souligne celle qui habite désormais à Moncton.

Mme Levi-Peters partage néanmoins certains des problèmes que rencontrent les membres des Premières Nations arrivant en ville.

Elle explique que les Autochtones bénéficiant d’allocations reçoivent de l’argent chaque semaine dans les réserves. Leurs charges d’habitation sont par ailleurs payées directement par le programme dont ils bénéficient.

«En dehors d’une réserve, les bénéficiaires de l’aide sociale reçoivent un chèque mensuel avec lequel ils doivent gérer un budget couvrant leurs dépenses en loyer, en électricité, en nourriture, etc., expose-t-elle. Alors que nous [les membres des Premières Nations NDLR] n’avons jamais appris à le faire!»

Ce choc culturel, de plus en plus d’Autochtones le vivent (voir ci-contre). Mme Levi-Peters raconte avoir été stupéfaite de rencontrer des proches lors de sa visite d’un refuge temporaire l’hiver dernier.

«Quand je vivais en réserve et que je voyais des gens partir à Moncton, je présumais toujours qu’ils y avaient un bon endroit pour vivre et de meilleures chances de réussite», se souvient-elle.

Voilà pourquoi Mme Levi-Peters veut créer un centre d’amitié autochtone à Moncton. Ce type d’organisme permettrait de répondre aux besoins spécifiques des siens en milieu urbain: un apprentissage de la vie hors réserve (la gestion d’un budget, l’écriture d’un CV), une aide à la recherche de logement, mais aussi des soirées culturelles.

«J’aime me purifier [avec la fumée NDLR], sourit Mme Paul. Je me sens mieux après. De Dieu ou des anges, je ne sais pas, mais de l’aide arrive de quelque part. Ce n’est toutefois pas autorisé dans la plupart des endroits, ici.»

Un seul centre d’amitié autochtone existe pour l’instant dans la province, alors qu’un tiers des Autochtones du Nouveau-Brunswick vivent en ville et trois quarts hors réserve, selon Statistique Canada. Le centre se situe à Fredericton.

«C’est une très mauvaise politique d’ignorer la plupart d’entre nous», s’indigne sa directrice, Patsy McKinney.

En dehors de la capitale administrative, les Autochtones urbains doivent solliciter l’aide des services accessibles à tous.

«Ils témoignent souvent de jugements et de discriminations à leur égard, affirme Mme McKinney. Il n’y a aucune empathie pour eux. La discrimination et le racisme sont encore bien vivants au Nouveau-Brunswick.»

Mme Paul n’est pas itinérante par manque d’argent, comme beaucoup de membres de sa communauté. La vieille femme affirme avoir des licences pour pêcher le crabe des neiges et le homard grâce auxquelles elle a pu constituer une épargne.

«C’est très difficile de louer un logement quand tu es autochtone, constate-t-elle. Au téléphone, les propriétaires nous disent avoir des appartements à louer. mais quand ils remarquent qui nous sommes, ils se rétractent.»

Mme Paul voit d’un bon œil la création d’un centre d’amitié autochtone à Moncton par Mme Levi-Peters.

«Elle était cheffe et son père aussi, fait-elle remarquer. Elle sait ce dont il retourne, où aller, qui contacter.»

Plusieurs projets de création de centres d’amitié autochtones à Moncton, menés par d’autres personnes, ont déjà échoué.

«Pour l’instant, nous avons juste un nom, indique Mme Levi-Peters. Le centre d’accueil Wabanki [le peuple de l’aube NDLR].»

L’ancienne cheffe devra monter une structure au service de la population et démontrer qu’elle est viable économiquement. À ce moment seulement, elle pourra lui attribuer le nom de centre d’amitié autochtone et recevoir des fonds à ce titre.

Mme Paul n’attend pas d’en bénéficier pour aider les sans-abri qui l’entourent. Au niveau de la solidarité visible à l’intérieur des communautés amérindiennes, elle distribue de la nourriture et de l’argent sans contrepartie à ceux qui en ont besoin.

La plupart des itinérants de Moncton l’appellent «mama».

«J’ai demandé à l’un d’eux pourquoi il m’appelait comme ça, marmonne Mme Paul. Il a répondu qu’il n’avait jamais eu de mère et qu’il me respectait.»

De plus en plus d’Autochtones urbains

Le nombre d’Autochtones habitant en ville augmente fortement depuis plusieurs décennies. La crise du logement et le faible développement économique des réserves expliquent en partie le phénomène.

L’ancienne cheffe de la réserve d’Elsipogtog, Susan Levi-Peters pense que les aides disponibles sont plus nombreuses pour les personnes en difficulté en dehors des réserves.

«Les Autochtones ont des refuges et des soupes populaires à Moncton. Au moins, ils y reçoivent un repas», constate-t-elle.

«Quand tu y penses, il y a plus de choses à Moncton que dans les réserves, confirme l’itinérante autochtone, Judy Paul, prenant pour exemple les concerts d’Acadie Rock. Il n’y a rien chez nous.»

La plupart des membres des Premières Nations du Canada semblent partager l’avis des deux Mi’kmaqs. Environ 58% d’entre eux vivaient en ville en 2016, selon Statistique Canada. Ils étaient 32,6% dans ce cas au Nouveau-Brunswick (et 75% hors réserve).

Ces proportions augmentent depuis longtemps. Entre 1971 et 1996, la population autochtone dans les villes canadiennes a augmenté de plus de 250%, soit huit fois plus que l’ensemble de la population du pays, selon un document du regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec. La population urbaine des membres des Premières Nations a continué d’augmenter depuis.

Les chiffres de ce phénomène sont toutefois biaisés par un phénomène appelé mobilité ethnique. Autrement dit, les gens sont plus nombreux à se déclarer autochtones qu’avant. L’agent de communication de Statistique Canada, Benoît Desjardins, indique que l’organisme est incapable de mesurer l’importance de ce biais.

Exode aux multiples causes

Le résumé des consultations menées en 2016 dans le cadre de la Stratégie pour les Autochtones vivant en milieu urbain du gouvernement fédéral liste plusieurs motivations amenant à quitter une réserve: fréquenter un établissement d’enseignement, fuir la violence familiale, obtenir des services de santé, sortir de prison.

Les réserves connaissent par ailleurs une crise du logement.

«Quand tu es sans-abri, que tu es fatigué de vivre avec ta famille, que tu fais du couchsurfing depuis longtemps, tu pars parce que tu as l’impression d’être un fardeau», explique Mme Levi-Peters.

«Il n’y a pas assez de logements dans nos communautés. Elles ne connaissent pas non plus un développement économique suffisant», s’indigne la directrice du centre d’amitié autochtone de Fredericton, Patsy McKinney.

Le problème vient notamment de l’évolution de la population des Premières Nations. Entre 2006 et 2016, elle a augmenté de 42,5 %, une croissance plus de quatre fois supérieure à celle du reste de la population canadienne, selon une étude de 2018 du réseau de connaissances des Autochtones en milieu urbain.

Ses membres sont donc jeunes (avec un âge médian de 29 ans contre 41 ans pour le reste du pays), nécessitant de plus en plus de postes (ils sont 15% à être au chômage) et de plus en plus de logements (ils ont huit fois plus de chances que les autres de devenir sans-abri).

Surreprésentation autochtone parmi les sans-abri

À Moncton, 28 % des sans-abri étaient autochtones en 2018 alors que seulement 2,5% de la population de la ville était membre d’une Première Nation, selon Homeless Hub et Statistique Canada.

Les statistiques recueillies indiquent que les Autochtones sont surreprésentés à peu près de la même manière parmi les populations itinérantes de Fredericton, de Saint-Jean et de Bathurst.

Ces chiffres pourraient toutefois être très optimistes. Selon les études consultées, les sans-abri autochtones seraient au nombre de 30 à Moncton.

«Ça n’inclut pas les femmes qui font du couchsurfing et les gens qui se cachent, prévient la directrice du comité directeur des sans-abri du Grand Moncton, Lisa Ryan. Je crois donc que ce nombre est très bas par rapport à la réalité.»

Ces chiffres font bondir Patsy McKinney, directrice du centre d’amitié autochtone de Fredericton.

«Oh mon Dieu ! Bien sûr que c’est sous-estimé», s’exclame-t-elle.

Un centre d’amitié autochtone pourrait permettre de mieux dénombrer le nombre d’Autochtones en difficulté à Moncton d’après l’ancienne cheffe de la réserve d’Elsipogtog, Susan Levi-Peters. «Nous devons savoir leur nombre réel», affirme-t-elle.