Le potentiel inexploité de la rivière Petitcodiac

Après avoir longtemps tourné le dos à sa rivière, le Grand Moncton renoue petit à petit avec la Petitcodiac. Activités culturelles, pêche sportive ou loisirs sur l’eau… l’espoir d’un renouveau touristique n’a jamais été aussi grand.

«Dans mon temps, il n’y avait pas de vision, pas d’attention mise sur la rivière. Elle a été ignorée par la population pendant une cinquantaine d’années», souffle Pierre Gallant, le regard absorbé par le mouvement de l’eau.

L’architecte à la retraite s’intéresse au développement du secteur riverain depuis près de trente ans et continue de rêver à la revitalisation de la Petitcodiac.

Pierre Gallant imagine se multiplier les activités commerciales aux abords du cours d’eau, mais aussi des croisières, de la location de kayak, de la navigation de plaisance ou de la pêche sportive.

«J’espère qu’on verra un jour à quel point le potentiel est fantastique. On a besoin de rétablir cette connexion avec la Petitcodiac, c’est le coeur de la région, c’est ce qui réunit nos trois communautés», lâche-t-il.

Les possibilités sont nombreuses et les exemples de manquent pas. En Nouvelle-Écosse, plusieurs entreprises proposent depuis des années des excursions de rafting sur le mascaret de la rivière Shubenacadie. À Moncton, au début des années 1930, l’entreprise Blakeny and Sons offrait des croisières de lune de miel le long du cours d’eau.

Problème, il n’existe actuellement aucun quai entretenu et sécuritaire le long des berges. Daniel LeBlanc, qui a longtemps été le porte-étendard du projet de restauration de la Petitcodiac, en est bien conscient: le développement de nouvelles activités nécessite l’aménagement de rampes et de points d’accès à la rivière.

«Il est difficile d’imaginer la construction des accès sans participations des gouvernements. Ce sont des projets ambitieux. Il faudrait des infrastructures à Salisbury, à Memramcook, à Moncton, à Riverview… Il y a beaucoup à faire, mais on n’a pas d’organisme qui chapeaute tout ça, il y a comme un vide.»

Plusieurs voyants sont au vert

Ronald Babin, président des sentinelles Petitcodiac, estime que la Petitcodiac a trop longtemps été délaissée par le développement urbain.

«À Moncton, on voit que tous les bâtiments font face à la rue Main ou la rue Champlain plutôt que vers la rivière», lance-t-il.

Selon lui, la venue de surfeurs de renommée internationale venus profiter du mascaret a suscité un certain éveil des consciences.

«On s’est dit: ‘’il y a quelque chose à développer’’ et les gens commencent à réfléchir à ça. On sent une fierté renouvelée qui se manifeste, on sent que la communauté veut se réapproprier la rivière. Tout va s’accélérer au fur et à mesure que la restauration de la rivière va se poursuivre.»

Et cette restauration va bon train. Initialement prévu en 2020, le remplacement du pont-jetée par un pont partiel devrait se terminer à l’automne 2021. La nouvelle infrastructure devrait rendre à la «rivière chocolat» sa largeur et son débit initial, et rendre au mascaret sa vigueur d’antan.

En parallèle, un projet de 90 millions $ pour l’amélioration du traitement des eaux usées du Grand Moncton doit se terminer l’an prochain dans les installations de Transaqua, à Riverview.

Les rénovations devraient assainir la rivière et rendre possibles de nouvelles activités sur le cours d’eau. Le nouveau procédé de traitement biologique permettra de retenir 95% des matières solides présentes dans les eaux usées avant qu’elles n’arrivent dans la rivière. Auparavant, le score ne dépassait pas les 70%.

Le 28 octobre, les Sentinelles Petitcodiac organiseront une journée de réflexion au sujet de la revitalisation de la Petitcodiac.

«Ce sera l’occasion pour chacun de partager sa vision du renouveau de la rivière, d’évaluer des options, de voir comment les communautés envisagent l’avenir», mentionne M. Babin.

L’environnementaliste croit que le développement d’activités commerciales devra venir d’initiatives du secteur privé.

«Il va falloir que des entrepreneurs qui veulent proposer des sorties sur l’eau réfléchissent à un plan d’affaires et mettent des fonds sur la table. On n’en est pas encore là.»

Un passé maritime riche, mais oublié

La semaine dernière, des employés du Verger Belliveau ont fait le voyage de Memramcook à Moncton à bord d’un bateau de type Scow pour livrer du cidre aux participants du CMA. Leur coup de communication se voulait un clin d’oeil bien senti à un passé maritime oublié.

En effet, la Pet-Kout-Koy-ek constituait autrefois une formidable voie de transport pour les Mi’kmaq. Un Autochtone quittant Beaumont pouvait, en profitant d’une marée de 13 km/heure, couvrir de grandes distances sur la rivière en peu d’efforts pour atteindre la région aujourd’hui devenue le village de Petitcodiac.

C’est aussi non loin de là qu’à eu lieu, en 1755, la bataille de Petitcoudiac opposant les soldats anglais commandés par le lieutenant-colonel Monckton à une troupe formée d’Acadiens et de Mi’kmaq menée par Charles Deschamps de Boishébert.

À partir de 1765, les Acadiens ont construit de vastes réseaux de digues munies d’aboiteaux le long des rivières Shepody, Memramcook et Petitcodiac pour transformer les marécages d’eau salée en certaines des terres agricoles les plus fertiles d’Amérique du Nord.

Au cours des années 1850, la région a profité du développement d’une industrie de la construction navale – et tout particulièrement de grands trois-mâts. Le secteur a décliné à partir de la fin du 19ème siècle, alors que le chemin de fer prenait de l’ampleur et les berges ont été abandonnées au fil du temps.

Les vestiges des quais historiques remontant à cette époque bordent encore des sections des berges de la rivière à Moncton.

Tous ces éléments font dire à Pierre Gallant que cette histoire pourrait être mieux mise en valeur. Il estime que les trois municipalités devraient s’unir autour un projet central comme un musée ou un centre d’interprétation pour faire revivre ce patrimoine.

«Ça pourrait devenir une destination clef qui attirerait les citoyens, les touristes, les entreprises vers la rivière. Ce serait peut-être le point de départ d’une seconde vague de développement!»