Pendant des années, les pêcheurs de la côte est des États-Unis ont été soumis à des restrictions strictes en matière d’engins de pêche et de vitesse des navires afin que leurs activités ne portent pas préjudice aux mammifères marins, y compris à la baleine noire de l’Atlantique Nord, une espèce en danger de disparition.

Mais au Canada, ce n’est qu’après le décès d’un grand nombre de baleines en 2017, dont beaucoup ont été empêtrées dans des engins de pêche et frappées par des navires, que les autorités ont mis en place des mesures d’urgence.

À ce moment, il était toutefois trop tard pour éviter un nombre de morts record.

Après un nouvel été de forte mortalité de la baleine noire dans les eaux canadiennes, on se demande si la lenteur de la réaction du Canada à la crise pourrait encore faire des ravages. Et avec l’approche imminente par les pays exportateurs du respect de la nouvelle législation américaine sur la protection des mammifères marins, l’inaction pourrait nuire à l’industrie canadienne de la pêche.

Sean Brillant, biologiste principal en conservation à la Fédération canadienne de la faune, soutient que la réaction du Canada avant 2017 et les 20 baleines retrouvées mortes dans les eaux canadiennes au cours des trois dernières années ont de quoi inquiéter les pêcheurs.

Il a déclaré que la conservation des mammifères marins n’est pas seulement une question environnementale, mais elle est aussi un enjeu politique.

«La conservation de ces baleines est importante pour la durabilité de la pêche, affirme M. Brillant. Au sein de la communauté scientifique et de la conservation, nous savions depuis un certain temps qu’une crise pointait à l’horizon.

M. Brillant soutient que les États-Unis avaient légiféré en 2016 pour empêcher l’importation de fruits de mer qui ne répondent pas à des normes strictes concernant la mise à mort accidentelle d’autres espèces, y compris les baleines.

La nouvelle législation a ajouté des dispositions dans la loi américaine sur la protection des mammifères marins, qui donne aux pays exportateurs de produits de la mer vers les États-Unis cinq ans à compter du 10 janvier 2017, pour se conformer aux nouvelles règles.

Cela signifie qu’un pays pêcheur doit prouver qu’il a adopté une réglementation concernant la mortalité et les blessures accidentelles des mammifères marins d’une efficacité «comparable» au programme de réglementation américain.

Réaction tardive

Selon M. Brillant, il était prouvé que les mammifères marins en voie de disparition se dirigeaient vers le golfe du Saint-Laurent pour se nourrir avant 2017.

Une étude de 2018 intitulée «La mortalité causée par l’homme pousse le gouvernement fédéral à prendre des mesures pour protéger les baleines franches de l’Atlantique Nord, une espèce en voie de disparition», dont M. Brillant est le coauteur, a déclaré que la réaction du gouvernement à la crise des baleines mortes en 2017 était sans précédent – mais aussi très tardive.

La loi oblige les différentes pêches commerciales canadiennes à incorporer des stratégies de conservation marine – comprenant des objectifs de protection des mammifères marins comme la baleine noire – dans leurs plans de gestion des pêches, indique l’étude de M. Brillant.

Plusieurs études antérieures à 2017 menées par des scientifiques, dont certains qui travaillaient pour le ministère des Pêches et Océans, ont souligné la présence accrue de baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent et la menace posée par les engins de pêche.

Malgré tout, «aucune réglementation obligatoire en matière de pêche n’avait été mise en œuvre pour atténuer les interactions potentielles entre les engins de pêche et les baleines franches», indique l’étude de M. Brillant.

Au contraire, en 2017, la pêche au crabe des neiges au Canada a connu une augmentation importante du quota dans le golfe du Saint-Laurent, ce qui a entraîné l’utilisation de plus de pièges – et de plus de corde.

Alors que le nombre de baleines mortes a augmenté dans les eaux canadiennes cette année-là, le gouvernement fédéral a pris des mesures pour protéger les animaux, réduire la vitesse des navires commerciaux et fermer une zone de pêche au crabe des neiges, indique l’étude. Mais au moment où les mesures ont été mises en œuvre, le mal était fait.

«Le rythme de ce processus était louable, mais la plupart des morts et des blessés étaient déjà survenus au moment où les mesures ont été mises en place», indique l’étude.

Lors de la fermeture de la pêche au crabe des neiges dans la région du golfe du Saint-Laurent, après la découverte de huit carcasses de baleines et de quatre enchevêtrements vivants sur une période de 46 jours, les pêcheurs avaient déjà atteint leur quota annuel, indique l’étude.

Ottawa se défend

Le ministère des Pêches et des Océans, l’un des quatre ministères responsables de la gestion des activités humaines susceptibles de nuire aux mammifères marins, s’est dit conscient de la présence croissante de baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent avant 2017.

«Des groupes de recherche canadiens et américains travaillent ensemble depuis des décennies pour surveiller et étudier les baleines franches au Canada et aux États-Unis», indique Robin Jahn, agent de communication du MPO, dans un courriel. «La surveillance et la recherche dans le golfe du Saint-Laurent ont considérablement augmenté depuis 2017. Ces recherches ont contribué à la compréhension de l’espèce, de son histoire naturelle, de son utilisation de l’habitat et des caractéristiques des blessures et de la mortalité avant et depuis 2017.»

Jahn souligne que la planification et la mise en œuvre en vertu de la législation fédérale protégeant les espèces en péril avaient commencé pour la baleine noire avant 2017, avec la participation de groupes autochtones, de représentants des industries de la pêche et du transport maritime, ainsi que d’autres experts.

Toutefois, en 2018, le vérificateur général du Canada a publié un rapport sur la protection des mammifères marins datant de janvier 2012 et a conclu que le gouvernement n’avait pas suffisamment tenté de protéger les baleines.

«Dans l’ensemble, nous avons constaté que Pêches et Océans Canada, Environnement et Changement climatique Canada, Parcs Canada et Transports Canada n’avaient pas pleinement appliqué les politiques et outils existants pour gérer de manière proactive les menaces pesant sur les mammifères marins provenant de la pêche commerciale et des navires de mer, tels que les enchevêtrements, prises accessoires, épuisement des sources de nourriture, bruit et perturbations, marées noires et collisions avec des navires», indique le rapport.

En avril 2018, avec l’aide de scientifiques et d’organisations non gouvernementales, le gouvernement canadien a mis en œuvre des réglementations obligatoires: fermeture des pêcheries dans les zones à fort nombre de baleines, réduction du quota de crabe des neiges, gestion des couloirs de navigation et limitation de la vitesse des navires.

Les Américains proactifs

Au Canada, la Loi sur les pêches et la Loi sur les espèces en péril, introduites en 2003, couvrent la protection des mammifères marins. Patrice McCarron, directeur général de la Maine Lobstermen’s Association, affirme que certaines restrictions américaines remontent aux années 1970 et que le Canada a pris du retard pour réglementer la pêche et pour protéger les baleines.

«Toutes les pêcheries américaines à engins fixes, du Maine à la Floride, ont été modifiées de telle sorte que si une baleine rencontre cet engin, nous augmentons les chances pour que la baleine puisse sortir de l’engin sans être sérieusement blessée ou tuée, dit M. McCarron. Le Canada n’a pas la même réglementation.»

«Nous appliquons des limitations de vitesse des navires sur toute la côte américaine, soit dans des zones statiques, soit de manière dynamique si des baleines sont vues, a déclaré M. McCarron. Ce plan est en place depuis probablement 10 ans et a eu un impact positif significatif sur la réduction des collisions avec des navires ici aux États-Unis.»

L’étude de M. Brillant conclut que si le gouvernement canadien avait pris des mesures en réponse aux preuves scientifiques qui lui avaient été présentées avant 2017, le nombre de morts de baleines aurait été considérablement réduit cette année-là.

«Les mesures de conservation ne sont pas toujours drastiques, mais une ignorance prolongée des preuves rend plus probable une action drastique de gestion de crise», indique le rapport.

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