La cale sèche est à l’eau, tristesse à Bas-Caraquet

Pas de gâteau, pas de chandelles, pas de champagne, ni de dentelles pour souligner la mise à l’eau de la cale sèche au chantier naval de Bas-Caraquet, mercredi.

En fait, on a senti davantage de tristesse auprès des employés chargés à assurer les opérations de déplacement de cet appareil de 1550 tonnes. Si cette immense structure démontre tout le savoir-faire des travailleurs locaux, son départ signifie aussi la fin des haricots pour Groupe Océan au Nouveau-Brunswick.

Deux employés prennent une petite pause, à quelques mètres de la cale. Il fait un temps splendide. Du soleil et pas de vent. Le mastodonte gris devant eux bouge à peine vers la mer, mais chaque centimètre durement gagné l’éloigne d’un avenir qu’on annonçait pourtant prometteur pour la rénovation navale à gros tonnage.

La barge à treuil attend de prendre la relève et de tirer la cale sèche au large. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

À quelques années de la retraite, ce travailleur, qui préfère garder l’anonymat, voit partir avec tristesse son gagne-pain. Il a quitté un bon emploi dans l’Ouest canadien pour revenir vivre chez lui, à un bon salaire.

«C’était agréable d’aller souper à la maison et de coucher dans mon lit chaque soir. On avait de bons emplois ici. Ça fait cinq ans qu’on travaille sur cette cale sèche. On a aussi construit un traversier à travers ça. Aujourd’hui, on voir partir ça et ça me fait de la peine», consent-il.

À côté de lui, un jeune homme l’écoute. Pour lui, il existe un avenir dans un autre corps de métier, admet-il. Mais là, ce n’est pas une bonne journée pour lui.

«On peut bien dire que Groupe Océan était une compagnie de Québec, mais il a fait travailler des gens d’ici. On a gagné notre paye ici et on l’a dépensée ici», soutient-il en se grattant la tête.

André Savoie supervise le déplacement de la cale sèche. Chaque centimètre est calculé et recalculé. La pression des ballons est constamment vérifiée. Incroyable de voir ces gros tubes de caoutchouc lever une si grosse masse avec une pression d’air de moins de 5 kilos…

Cette vue donne une bonne idée de la grosseur de la cale sèche. Les travailleurs paraissent bien petits à ses côtés. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette

«Nous vivons des émotions étranges aujourd’hui. Ça devrait être un grand accomplissement du savoir-faire des gens d’ici, mais c’est aussi la fin de Groupe Océan Nouveau-Brunswick. Nous en sommes fiers, c’est certain. C’est le travail de ces personnes qui sont aussi des citoyens que nous voyons là. Mais dans les conditions, ç’aurait été difficile de faire une cérémonie…», lâche le directeur adjoint à la production chez Groupe Océan Nouveau-Brunswick.

Une fois à flot, la cale sèche restera encore un jour ou deux près du chantier de Bas-Caraquet, le temps d’en vérifier l’étanchéité et installer l’équipe de remorquage vers Québec. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce bâtiment de 64 mètres de long et de 37 mètres de large flottera dans moins de trois pieds de tirant d’eau.

«Nous nous sommes tous faits à l’idée qu’on va fermer, poursuit M. Savoie. Notre deuil est fait. On se prépare à l’après-Océan. Au moins, il fait super beau. Mais ça demeure un événement malheureux, car on a l’impression qu’il y a des personnes qui ont sous-estimé l’apport majeur de Groupe Océan dans l’économie locale et du Nouveau-Brunswick. Les gens d’ici en sont les grands perdants. Des sous-traitants et des commerces d’ici aussi. Nous avons respecté notre partie du contrat, mais certains ont voulu investir du temps et de l’argent à freiner nos opérations. C’est du gaspillage.»

Sans jamais le nommer, on sent rapidement la cible de ses propos: le gouvernement Higgs, qui n’a toujours pas voulu s’engager dans une rampe de halage et qui a récemment mis des bâtons dans les roues de la compagnie pour l’empêcher de partir avec cet instrument, en août.

Vers 19h, lorsque la marée aura atteint son point le plus élevé, la cale sèche sera alors tirée par la barge à treuil vers le large. Ce départ signifiera la fin d’une aventure qui a duré quatre ans, mais qui aurait pu – ou dû – durer bien plus longtemps…

La cale sèche vient de toucher l’eau. – Acadie Nouvelle: Réal Fradette